Traduction technique

Hugo MARQUANT  Institut libre Marie Haps

 

Le but de mon intervention de cet après-midi n'est pas de vous présenter un schéma intégral de tous les aspects de la TT (comme activité traduisante et comme objet de réflexion traductologique), mais je voudrais plutôt vous livrer quelques réflexions sur un certain nombre de points précis inspirées par et appuyées sur une longue expérience pédagogique (plus de 30 ans) dans la matière. Mon exposé sera donc essentiellement pédagogique.


Premier point :
Il concerne le problème classique du choix du texte/produit à traduire ou à localiser/adapter. Traditionnellement on met en opposition l'approfondissement d'un domaine spécialisé unique et l'exploitation raisonnée d'une multiplicité de domaines. Le premier présente l'avantage de la représentativité méthodologique, le deuxième nous intéresse pour sa représentativité objective. Il s'agit en fait de l'étude en alternance de technolectes particuliers ou d'un technolecte particulier. En réalité, le choix du texte/produit, au lieu de fournir un échantillon de l'ensemble absolu des différents technolectes qui existent de par le monde (ce qui est tout simplement impossible) ou de représenter les différents niveaux de spécialisation d'un domaine particulier (la représentativité méthodologique devenant ainsi essentiellement linguistique) devrait plutôt s'en tenir aux trois catégories spécifiques constitutives de la TT : la technologie générale, la technologie spécialisée et l'interface industrielle. Idéalement, un texte/produit de TT contient des éléments d'électronique, de mécanique ou de la technologie des matériaux (technologie générale) (avec parfois même des éléments scientifiques comme la chimie ou la physique), des références à un domaine d'application spécifique (fabrication de papier, production de poudre de lait,…) en plus d'un certain nombre de fonctionnalités industrielles (licences, publicités, garanties, contrats de maintenance, brevets,…).
En ce sens, le domaine de l'informatique se prête parfaitement à la pédagogie de la TT. D'abord, parce que l'informatique est en même temps technologie générale et technologie d'application (par exemple, dans un manuel de numériseur/scanner, on trouve des éléments de programmation, des données d'optique et la technologie de l'outil proprement dite) ; ensuite parce que les textes/produits informatiques sont basés sur la notion de nouveauté (ce qui permet de développer des stratégies néologiques) et enfin parce que l'informatique est un domaine qui est particulièrement orienté client.

Deuxième point :
C'est une réflexion sur le rapport texte - produit. La TT est une activité globale et dans cet ordre d'idées elle nécessite une approche holistique tant sur le plan de sa pratique professionnelle que (bien évidemment) dans sa pédagogie. L'outil y est complètement intégré. En informatique il se fait même objet constitutif. La localisation (logiciels, site web, produit multimédia) apparaît ainsi comme l'aboutissement de toute une "dynamique du client" (le terme nous vient d'ailleurs du marketing). Dans la mesure où le traducteur "intervient" dans son texte ce dernier se transforme en produit. Exactement de la même façon, un produit se textualise dans la mesure où le traducteur respecte le code linguistique. Par ailleurs, en informatique le code linguistique (le langage machine ou même l'anglais) peut acquérir une consistance "physique". Encore une fois le domaine de l'informatique appliquée apparaît ainsi comme un instrument pédagogique particulièrement intéressant. On y retrouve sur un même pied le produit, l'outil et le texte. La traduction technique n'est plus seulement "technique" par le domaine et la méthode, elle l'est également par son résultat.

Troisième point :
Un autre problème "classique" en TT est celui de la compréhension adéquate du texte/produit original. Le traducteur est-il censé comprendre jusque dans ses moindres détails le texte/produit à traduire ? Existe-t-il une compréhension suffisante ou efficace ? Pourrait-on parler de compréhension passive du domaine ? En d'autres mots, quelle est la voie à suivre entre le traducteur spécialisé et le spécialiste traducteur ? Même si la réponse à la première question me paraît évidente, je ne suis pas convaincu de la pertinence des trois autres. Je reviendrai plus tard sur l'importance pédagogique de la terminologie en TT, mais pour l'instant je voudrais me limiter à deux approches pratiques qui ont prouvé leur efficacité en formation.
D'abord, l'intervention de l'expert. L'expert est par définition celui qui comprend. En tant que tel, il constitue une excellente source de documentation en terminologie. Mais l'expert est aussi celui qui est capable de situer le texte/produit dans un environnement définitoire plus ample. Et donc, il comprend aussi la terminologie. Le problème de l'expert (et c'est là qu'il faut faire attention) c'est précisément cette combinaison de documentation terminologie. Cela veut dire qu'il y a différents types d'experts (donneur d'ouvrage, concepteur, ingénieur, le professeur/formateur,…) et que la documentation est toujours multiple.
Une deuxième approche est celle du contact physique avec la réalité. La compréhension du texte/produit repose dans tous les cas sur une prise de connaissance directe. Or, un des moyens les plus efficaces est la visualisation {soit directe : contact avec un objet présent (moteur, modem, site web,…) ; soit indirecte : contact avec un objet représenté (brochure, documentation technique, plans,…)}. Il s'agit d'un procédé fort utilisé en pédagogie en général, mais aussi pour ce qui nous intéresse ici, en terminologie et en rédaction (inclusion de planches dans un traité technique, de schémas/illustrations dans les encyclopédies qui sont des ouvrages pédagogiques). Cet aspect visuel n'est d'ailleurs pas innocent. Comme en mathématiques (algèbre linéaire) le diagramme a une valeur définitoire. Il y a cependant une petite restriction : montrer un objet technique n'est vraiment efficace que lorsque l'intéressé possède déjà une culture technique de base. Boutade : montrer une carte-mère à quelqu'un qui n'a jamais vu un ordinateur de sa vie n'a qu'une utilité toute relative. Je n'irai pas plus loin dans la définition de cette culture technique générale.
Tout ce que je voudrais dire pour l'instant c'est que pour être un bon traducteur technique il faut aimer les technologies et que, comme le disait déjà Claude Bédard, la traduction morphologique est un véritable piège.

Quatrième point :
Toute activité formative en TT doit s'inscrire nécessairement dans un environnement orienté EMPLOI .
  1. Cela signifie tout d'abord que la dynamique pédagogique appliquée quelle qu'elle soit par ailleurs, est censée déboucher formellement sur la pratique commerciale et sur l'emploi. La transition stage pédagogique - stage d'insertion professionnelle en est un bel exemple. Le premier se situant avant, le deuxième après le diplôme. Ce dernier acquiert aussi sa juste valeur ou non valeur.
  2. Cela signifie également la présence du "marché" dès le départ de la formation soit sous la forme de textes ou de produits réels fournis par des donneurs d'ouvrage/clients soit sous la forme d'une assistance personnalisée au niveau de la définition du travail, de la compréhension du message, la documentation directe, la terminologie adéquate, l'outil terminologique, les validations et en fin de compte la réception (binaire).
  3. Cela signifie, enfin, un travail d'équipe avec des fonctions parfaitement différenciées, mais où chacun des candidats assume à tour de rôle l'ensemble des spécialités (manipulation de l'outil, documentation et experts, gestion et contacts avec le client, terminologie technique, traduction/adaptation, révision, finition et mise en page et tout une série d'autres possibilités issues de la spécificité du travail à réaliser).
Toute formation en TT peut être qualifiée ainsi de professionnelle (presque instrumentale). Et toute la pédagogie de la TT l'est également. De là l'importance d'impliquer des formateurs professionnels (par exemple des chefs de projet en localisation - "la pédagogie par exemple") - de viser les normes de qualité du marché (tant au niveau des exigences qu'au niveau de la typologie - par ex. la fonctionnalité) et, enfin, de pratiquer activement des procédures de formation adéquates (stages, projets, ateliers, études de cas, …). "Learning by doing".

Pour conclure ce quatrième point, je voudrais m'attarder un instant sur un concept qui est souvent considéré comme difficile à définir et encore plus difficile à implémenter.
Il s'agit de la progression. En termes de pédagogie générale on a tendance à définir la progression en fonction de paramètres de "difficulté". Or, dans le domaine de la TT et à partir de pré-requis de base (connaissances linguistiques, outils informatiques, une culture technique générale, connaissances du marché général de la traduction, terminologie et documentation, langues de spécialité,…) les paramètres de la progression sont plutôt des critères de proximité commerciale. Il n'est pas question de créer des textes pédagogiques artificiels (il n'y a pas de manuels au sens formatif du terme). Je rappelle ici sur mon deuxième point où je parlais d'une approche nécessairement holistique de l'apprentissage.
Dans le cadre de la TT la progression acquiert aussi de plus en plus une dimension texte => produit. Ceci est particulièrement le cas en informatique où le "traducteur" est appelé à intervenir physiquement au niveau de l'objet (il produit un site Web) mais aussi, par ex., en multimédia où je me souviens d'une traduction de collection de livres/contes pour enfants accompagnés de cassettes audios. Et ces cassettes faisaient partie du cahier des charges du traducteur. Bien sûr, ceci n'était pas technique ce qui prouve encore une fois que l'outil se situe au niveau de la formation de base.

De toutes ces réflexions découle très clairement que la pédagogie de la TT est une pédagogie spécialisée. La formation TT se situe ainsi idéalement dans un environnement de spécialisation DESS débouchant sur un stage d'insertion professionnelle (de type STAGEM) ou sur la formation continue.


Cinquième point :
Ce cinquième point de réflexion qui me tient particulièrement à cœur est celui de la terminologie en TT (terminologie dans sa dimension terme - phraséologie - extension syntagmatique - extension objective).
Bien sûr, la terminologie occupe en TT une place physique de toute première importance. Du catalogue de termes pur aux extensions textuelles et productuelles parfaitement informatisées et informatisables il n'y a qu'un pas. Quantitativement (statistiquement) l'effort du Traducteur technique est avant tout terminologique. On entend "La traduction c'est les termes".

Mais je voudrais insister ici sur une autre dimension de la terminologie. En effet, la terminologie de même que la traduction repose sur un contact physique (par ex. visuel) avec l'objet de la notion. Avec la réalité. Il s'agit peut-être d'une évidence, mais le traducteur comprend son texte de même que le terminologue comprend le terme. Il en saisit le contenu et la spécificité relationnelle. Cela veut dire que la terminologie peut fonctionner comme un excellent instrument pédagogique en TT tant du point de vue de la compréhension du texte que de la traduction proprement dite. Entre autres, parce que la recherche terminologique dépasse le cadre étroit du texte à traduire et sans ce dépassement la compréhension adéquate du texte même est impossible. C'est d'ailleurs tout l'avantage de l'expert. D'autre part, seule la terminologie permet de traduire (=remplacer) un terme A par un terme B provenant d'un autre système. Souvent le traducteur technique a l'impression d'avoir à faire à un véritable puzzle.


Sixième point :
Enfin, mon dernier point est un appel, un plaidoyer pour des procédures pédagogiques ouvertes : laisser l'initiative à l'apprenant, donner priorité au co-apprentissage (tout apprentissage est une activité sociale), impliquer la profession sous ses différents aspects (compétences et exigences) dans la formation même, promouvoir l'auto-évaluation, repenser la fonction du formateur en termes de qualité (tuteur, animateur). En guise d'exemple, la traduction technique, de par sa spécificité instrumentale et professionnelle, se prête parfaitement à un enseignement à projet.
Et ici le maître-mot est la flexibilité :
  • flexibilité dans le temps (le projet permet d'étaler dans le temps ou au contraire, de concentrer la formation sur des périodes bien déterminées),
  • flexibilité dans l'espace (le projet permet de faire les déplacements qui s'imposent),
  • flexibilité fonctionnelle (le projet permet de répartir judicieusement les rôles à assumer),
  • flexibilité sociale (travailler en équipe, développer une solidarité d'équipe).
Pour ce qui est de l'évaluation, et c'est là-dessus que je voudrais terminer, j'aimerais souligner quelques points qui me paraissent intéressants :
  • toute évaluation finale doit être prospective (= professionnelle) ; le dernier mot est au client ;
  • les formateurs s'occupent essentiellement du suivi et de la validation. Leur évaluation est en même temps sommative, permanente, individuelle et de dynamique de groupe. En fait, on ne corrige pas une traduction. D'abord parce que ce n'est pas rentable, ensuite parce qu'une correction ne rend pas une traduction utilisable.

En conclusion, ce qui fait l'intérêt de la TT et ce qui la rend passionnante, c'est précisément sa dimension objective. Le traducteur technique ne correspond pas à l'image du traducteur savant coupé de toutes les réalités du monde. Sa dynamique documentaire et terminologique (il s'agit toujours de nouveautés !) l'oblige à se mettre sur le terrain et à découvrir les réalités. Même s'il ne fait pas partie d'une équipe de localisation ou autre. Par ailleurs, pour enrichir sa culture technique générale il est constamment en éveil. Il connaît les dernières abréviations dans le secteur automobile, les dernières possibilités en GSM, il répare lui-même son chauffage central et son installation sanitaire (ceci est une boutade).

En un mot, le traducteur technique est un médiateur spécialisé de toute première importance. Et s'il veut le rester à l'avenir, il faudra qu'il s'affirme comme tel et qu'il occupe sa place dans le monde de la communication et des médias. Et là, le seul moyen c'est la qualité.