Le marché du sous-titrage en 2002

Corinne IMHAUSER cimhauser@heb.be - ISTI-HEB Bruxelles

Avant toute chose, je souhaiterais remercier Daniel Gouadec de nous avoir une fois de plus donné l'occasion de nous rencontrer dans un lieu aussi hospitalier et de pouvoir échanger nos expériences et nos savoir-faire.

Mon intervention cette année concernera plus spécifiquement l'état du marché de la traduction dans le domaine des médias et du multimédia, et plus spécifiquement du sous-titrage en 2002. Un certain nombre de points ont déjà été abordés par Yves Gambier ou Jean-Marie Van de Walle, ce qui me permettra de mettre l'accent sur des aspects plus spécifiques et plus techniques. Néanmoins, comme un grand nombre d'entre vous semble avoir eu peu de contacts jusqu'à présent avec la traduction audiovisuelle, je me bornerai à des remarques assez générales dans leur ensemble, à savoir :

        • un tableau général de la demande,
        • la réponse des traducteurs à cette demande,
        • la formation,
        • les outils et la technologie utilisée dans le domaine du sous-titrage,
        • les conditions de travail.

 

1. La demande
Naguère, le sous-titrage était considéré comme un marché captif destiné presque essentiellement aux spectateurs " intellectuels " qui souhaitaient voir un film ou un programme en version originale. Par conséquent, peu de traducteurs s'y intéressaient et la formation était très lacunaire.
Au cours des trois dernières années, cependant, la situation a fortement évolué et le marché du sous-titrage est en pleine expansion.
Les raisons de ce changement sont multiples :
  • L'explosion du marché du DVD, qui permet de visionner le même film dans plusieurs dizaines de langues différentes.
  • La multiplication des chaînes par satellite et des chaînes thématiques qui offrent également des versions multilingues de leurs programmes.
  • La reconnaissance du droit de certaines communautés/minorités culturelles ou linguistiques à avoir accès au petit écran (langues " minoritaires ", régionales, langue des signes, sous-titrage pour malentendants…) [1].
  • Les sites Web : jusqu'à présent, ils étaient surtout constitués de fichiers texte mais ils comportent de plus en plus de fichiers son ou vidéo qui demandent à être traduits également.. Dans la plupart des cas, les traducteurs formés à la localisation ne dominent pas les techniques de sous-titrage ou de voice over, pas plus que les outils permettant de réaliser ce travail.
  • La traduction et la projection manuelle des sous-titres dans les festivals de cinéma. Ces derniers se multiplient et, même s'ils sont peu rémunérateurs, peuvent constituer une excellente expérience ainsi qu'une bonne source de contacts

 

2. L'offre
Jean marie Van de Walle l'a signalé avant moi, en Europe comme dans le reste du monde, les petits bureaux de traduction résistent mal au phénomène de la mondialisation. En règle générale, seuls arrivent à survivre les bureaux qui ont choisi les options suivantes :
  • La concentration de leurs activités dans une zone donnée : c'est le cas des USA et de Londres, notamment, où les grands bureaux de traduction travaillent avec une multitude de traducteurs indépendants mais qui vivent à proximité de leurs locaux.
  • Il s'agit d'une tendance à laquelle une association telle que ESIST [ European Studies in Screen Translation : www.esist.org ] s'oppose vivement dans la mesure où, lorsque le traducteur cesse de vivre dans son pays d'origine, il peut perdre le contact avec sa culture et ignorer l'évolution de la langue parlée.
  • Le travail avec des free lance plutôt qu'avec une équipe de traducteurs "maison", ce qui pose, notamment le problème de la protection de la profession puisque chaque traducteur est isolé et arrive difficilement à faire valoir ses droits. De plus, certaines sociétés obligent le traducteur à acheter le ou les logiciels qu'ils utilisent mais qui ne sont pas forcément les mêmes qu'ailleurs.
  • La délocalisation : tendance inverse mais préoccupante lorsque l'on confie une traduction vers le français à un traducteur roumain proposant des tarifs impossibles à défendre dans certains pays.
  • La diversification des tâches : un nombre croissant des grands bureaux recherchent des traducteurs polyvalents capables de s'adapter à des environnements très différents tels que la gestion de projets, la traduction technique ou juridique, l'adaptation publicitaire, la localisation, le sous-titrage, la traduction de site Web, sans compter bien sûr sur le fait qu'ils devraient aussi pouvoir manipuler parfaitement tous les outils d'aide à la traduction.

 

3. La formation

Compte tenu de ce qui vient d'être signalé, il convient de s'arrêter un instant sur la nature de la formation des traducteurs aujourd'hui. Comme nous venons de le voir, les conditions de travail changent et, sans vouloir céder aveuglément à la demande du marché, il est clair que les instituts de formation se doivent de tenir compte des évolutions récentes.
Pour ce qui est de la formation des traducteurs audiovisuels dans son ensemble, nous pouvons dire d'emblée que la situation est globalement positive. Alors qu'il y a à peine six ou sept ans elle était presque inexistante, aujourd'hui, les DESS, les spécialisations en traduction multimédia se multiplient comme des petits pains. A tel point d'ailleurs que l'on pourrait se demander si, étant aussi nombreuses, elles seront viables car le marché risque d'être vite saturé. On dit aussi qu'il s'agit d'un appât dans des universités où d'anciens départements sont boudés par les jeunes étudiants…

D'autre part, certaines universités ou instituts proposent ces formations alors qu'ils ne disposent pas de personnel qualifié. Ceci les oblige à inviter des professionnels, excellente chose en soi, mais qui se traduit souvent par une augmentation du minerval et donc par une limitation de l'accès aux études aux plus nantis. La situation s'aggrave encore lorsque la formation se limite à l'apprentissage de l'utilisation d'un seul logiciel. Il s'agit souvent de formations très coûteuses mais qui en aucun cas ne permettent au traducteur de s'adapter à des environnements multiples, à comprendre la logique qui sous-tend la plupart des outils qu'il utilise. Enfin, quand aucun professionnel n'est disponible, les cours restent alors très théoriques ou n'ont pas grand chose à voir avec la traduction audiovisuelle.

Mais restons positifs car il existe définitivement un bon nombre d'excellentes formations aujourd'hui dans presque toute l'Europe. Autre élément important : les échanges se multiplient entre universités ou instituts ainsi qu'avec les professionnels, ce qui permet de garantir la qualité de l'enseignement en question et sa mise en phase avec les réalités du marché. Notons enfin qu'à l'ISTI [2], nous avons fait le pari de combiner sous-titrage, localisation/traduction de sites Web, terminologie et traductique afin de répondre à la dernière demande mentionnée dans le chapitre précédent. C'est une tendance qui ira grandissant car il deviendra difficile, comme nous l'avons montré, de ne former les traducteurs que dans l'une ou l'autre branche.

 

4. Les outils

a) les logiciels
Pour ce qui est des outils spécifiques à la traduction pour les médias, jusqu'à il y a peu, on travaillait surtout en analogique (par exemple avec des cassettes VHS). Cette technologie était très peu pratique, ralentissait notre travail et posait des problèmes de coûts énormes pour le transfert des cassettes.
Aujourd'hui, même si un grand nombre de chaînes de télévision continuent de travailler en analogique, le numérique se développe et nous offre, à nous traducteurs, d'énormes possibilités. Il permet, en effet, de travailler beaucoup plus rapidement et, dans certains cas, il est possible d'envoyer les fichiers par le réseau, voire par satellite.
Les développeurs de logiciels, pour leur part, ont déployé de gros efforts pour les rendre compatibles non seulement lorsqu'ils sont analogiques mais aussi pour passer d'analogique en numérique. Quant au télétexte, qui est généralement utilisé pour le sous-titrage pour malentendants et qui exigeait un outil spécifique, il ne pose plus de problème puisque la plupart des logiciels ont intégré cette fonction. Saluons certains informaticiens qui ont pris la peine de consulter des traducteurs/adaptateurs pour rendre leurs logiciels plus maniables. Cette tendance à la multidisciplinarité est un facteur important de convivialité et d'efficacité qu'il ne faut négliger à aucun moment. Il a contribué au succès du logiciel numérique que nous avons développé à l'ISTI ainsi qu'à celui de bien d'autres nouveaux logiciels disponibles maintenant sur le net [ http://www.captions.org/softlinks.cfm ].

b) la transmission des données
La technologie liée à la transmission des données numériques évolue rapidement. Il y a à peine quelques années, il fallait plusieurs minutes pour se connecter au net et autant de temps pour envoyer un petit fichier texte. Ceci obligeait les traducteurs à avoir recours au transport par courrier express, trop lent malgré tout,, et coûteux.
En 2002, comme signalé plus haut, il est déjà possible grâce aux performances des réseaux à haut débit, au satellite et à la possibilité de comprimer les fichiers, de transmettre du texte, du son et de l'image en très peu de temps. Certes, ces options ne sont pas encore à la disposition de tous, elles restent coûteuses mais déjà, des formules de collaboration existent en Italie, par exemple, entre une chaîne de télévision et des sociétés de sous-titrage ou de doublage pour partager des heures de transmission par satellite. En Belgique, à Bruxelles, une société de traduction multimédia s'est courageusement lancée dans l'aventure et semble satisfaite du résultat car le gain de temps est tel qu'il permet de gagner des contrats [ http://www.thesubcomp.com/EN/Societe/qui.htm ].

c) nouveautés
Une des évolutions les plus spectaculaires des deux dernières années est l'utilisation de la reconnaissance vocale pour la fabrication de sous-titres. Elle permet, en effet, à partir d'un commentaire oral, de produire des sous-titres de façon presque instantanée et qui en sont la transcription fidèle, comme c'est le cas, par exemple, dans le projet VOICE [ http://voice.jrc.it/tv/home.htm ] ou à la VRT (la chaîne publique néerlandophone belge). Cette démarche concernait au départ les malentendants qui, de cette façon peuvent suivre certains événements ou les journaux télévisés en direct.
Jusqu'à présent il ne s'agit pas de sous-titres traductifs mais il est tout à fait concevable d'imaginer que l'interprétation d'un discours ou d'un entretien soit retransmise par le net ou via des écrans spéciaux sous forme de sous-titres.
Autre outil relativement récent mais utilisé jusqu'à présent en traduction spécialisée : les mémoires de traduction. Nous en connaissons les limites et savons à quel point la qualité des données mémorisées au départ en détermine l'efficacité. D'autre part, sur le plan culturel, le risque est grand de contribuer à une certaine uniformisation des dialogues si nous avions systématiquement recours à ces mémoires. Mais dans des séries telles que " Urgence " où la terminologie domine, ou "Eastenders" où des générations de traducteurs se sont relayés et où une continuité est nécessaire, il est clair que les mémoires de traduction pourraient être d'une grande aide.
Dans un domaine plus pointu, l'apparition de caméras professionnelles numériques pourrait indirectement être d'une grande aide pour le traducteur audiovisuel. Elles permettent en effet, pendant le tournage d'engranger ce que l'on appelle des métadonnées, c'est à dire des informations qui ne sont pas directement visuelles ou sonores. Nous pourrions les comparer aux informations disponibles sur les DVD en plus du film lui-même. Si les traducteurs parviennent à faire passer le message aux réalisateurs, ou du moins à un intervenant impliqué dans la fabrication d'un film ou d'un programme TV ou vidéo, il serait alors possible d'inclure dans ces métadonnées, non seulement cette liste des dialogues qui nous est tellement précieuse, mais également des " annotations " ou informations capitales, au niveau de la traduction, sur des références culturelles, historiques, politiques, sur les expressions régionales ou argotiques présentes dans la production audiovisuelle. Ces informations rendraient, à n'en pas douter, la traduction beaucoup plus fiable, mais elle assurerait aussi un gain de temps précieux aux distributeurs.
Enfin, nous avons mentionné que les sites Web comportaient de plus en plus de fichiers son ou vidéo. Des recherches sont en cours pour trouver une façon de les traduire de telle sorte que les sous-titres soient lisibles par le plus grand nombre.
Pour le moment, deux logiciels sont en phase d'expérimentation sur le Web : Magpie et SAMI [http:/ncam.wgbh.org/webaccess/magpie/ - http:/www.cpcweb.com/Webcasting/webcast_samples.htm].
Tous deux ont été destinés au départ aux malentendants dans le cadre du programme américain (et maintenant européen) d'accessibilité. Il présentent encore des lacunes et des problèmes de compatibilité mais la voie est ouverte et rien de nous empêche également de les utiliser pour sous-titrer les fichiers vidéos pour tous.

 

5. Les conditions de travail
Le bilan que nous venons de dresser montre que le traducteur moderne ne peut en aucun cas se contenter de traduire armé d'un crayon, de papier et de dictionnaires. Il est devenu un véritable homme orchestre susceptible de devoir répondre aux demandes les plus diverses : traduction technique, spécialisée, publicitaire, juridique, localisation, sous-titrage, gestion de projets, gestion d'équipe, expert en informatique…
Dans le domaine de l'audiovisuel, il n'existe pratiquement aucune homogénéité. Les conditions de travail sont radicalement différentes entre le Nord et le Sud, voire entre certaines régions d'un même pays. Parfois le traducteur/adaptateur n'a pas la possibilité de visionner la vidéo ou le film, parfois, il ne dispose pas de liste de dialogues ; il peut effectuer lui-même le repérage ou doit se conformer à une liste de time codes identique pour vingt langues. Les logiciels changent d'une société à l'autre, les tarifs varient de un à dix et les délais d'une demi-journée pour un long métrage à quinze jours. Dans beaucoup de cas encore, c'est la division du travail qui prédomine (pour des raisons de soi-disant rationalisation) alors que quand l'adaptateur peut effectuer l'entièreté du travail lui-même (repérage, adaptation, encodage, simulation), il ne fait aucun doute que les intermédiaires étant moins nombreux, le coût ne peut que l'être également ; sur le plan de la qualité, la question ne se pose même pas.

Autre phénomène préoccupant déjà abordé : la délocalisation. Elle offre certains avantages pour le traducteur mais elle présente aussi des inconvénients majeurs : isolement, perte de protection sur le plan professionnel, limitation des contacts avec les clients, perte de contact avec la réalité du pays, sa culture, sa langue, diminution spectaculaire des tarifs en raison des disparités en matière de niveau de vie dans le monde.

 

Conclusion
Ces dernières lignes semblent bien sombres et l'on pourrait se demander s'il vaut encore la peine de consacrer autant d'énergie à la traduction audiovisuelle. Curieusement, tous les adaptateurs à qui l'on pose la question répondent " oui " avec enthousiasme.
Nous sommes loin d'être les seuls à être touchés par la mondialisation, c'est déjà une chose. D'autre part, notre univers de travail est en constante ébullition et à aucun moment nous ne pouvons nous plaindre d'être victimes de la routine. Il faut s'adapter, réfléchir, créer, innover et tout cela dans un monde où l'art, où la culture et la diversité dont nous sommes si fiers en Europe dominent.
Mieux encore, nous voyons se dessiner une solidarité certaine entre les gens du métier. Elle nous encourage à persévérer, à mieux faire connaître notre métier à l'extérieur, à mieux former nos successeurs. Des associations se créent, des échanges, des colloques s'organisent, des amitiés se nouent, des pionniers mettent en route des projets qui semblaient un peu fous au départ mais qui portent aujourd'hui leurs fruits.
Le marché est ce qu'il est : mouvant, imprévisible, impitoyable. Mais les traducteurs/adaptateurs restent des êtres humains qui s'émeuvent encore dans l'obscurité des salles de cinéma…