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Pour éviter tout malentendu, je commencerai par trois mises en garde : A) La traduction audiovisuelle (TAV) relève de la traduction des médias qui inclut aussi les adaptations ou éditions faites pour les journaux, les magazines, les dépêches des agences de presse, etc. Elle a sa place également dans la traduction des multimédias qui touche les produits et services en ligne (Internet) et hors ligne (CD-Rom). Enfin, elle n'est pas sans analogie avec la traduction des BD, du théâtre, de l'opéra, des livres illustrés et de tout autre document qui mêle différents systèmes sémiotiques. B) La TAV (cinéma, télévision, vidéo d'entreprise et domestique, radio) est un domaine de réflexions, de recherche assez récent, notamment à partir du centième anniversaire du cinéma (1995). C'est aussi une pratique en plein développement et non sans contradictions ou paradoxes puisque les technologies permettent l'émergence de nouveaux modes de traduction mais que les conditions de travail sont affectés par cette évolution. C) Trois problèmes fondamentaux se posent dans le transfert linguistique audiovisuel, à savoir la relation entre images, sons et paroles, la relation entre langue(s) étrangère(s) et langue d'arrivée, enfin la relation entre code oral et code écrit, imposant de se réinterroger sur la norme de l'écrit dans des situations où les messages sont éphémères. |
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J'aborderai deux aspects de la TAV :
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2. Types de traduction audiovisuelle Bien des écrits sur la TAV se sont bornés aux avantages et inconvénients respectifs du sous-titrage et du doublage. C'est une vision étriquée tant les modes de traduction se sont multipliés récemment. On peut distinguer 12 modes ; A) La traduction de scénarios pour l'obtention de subventions, en particulier dans le cas de co-productions. Ces traductions ne sont pas visibles car non éditées mais sont importantes pour mettre en route un projet de réalisation cinématographique ou télévisuelle. B) Le sous-titrage intralinguistique pour sourds et mal entendants (ou closed caption) qui fait appel à divers relais comme le Teletext (n'exigeant pas de décodeur ad hoc) ou le format DVB (Digital Video Broadcasting) qui, lui, demande un décodeur externe au poste de télévision. C) Le sous-titrage interlinguistique (ou open caption), y compris
le sous-titrage bilingue, tel qu'il est pratiqué dans des
pays comme la Belgique, la Finlande, Israël, la Suisse (avec dans
ce cas, une ligne par langue).
D) Le sous-titrage en direct ou en temps réel, comme pour une interview ou lors par exemple de l'audition du Président Clinton accusé de harcèlement sexuel (1998), audition suivie sur la chaîne publique néerlandaise NOS grâce à une alternance de tels sous-titres et d'interprétation simultanée. E) Le doublage qui est synchronie labiale (quand les lèvres
sont en gros plan ou en plan américain) ou synchronie temporelle
(appelée encore "simple doublage") quand les lèvres
ne sont guère visibles ou que le visage est de trois quart, permettant
plus de souplesse dans la traduction. Dans la synchronie labiale, il
peut y avoir adaptation créatrice : par ex. "I met
him fifteen years ago" peut être doublé par "ça
fait vingt ans que je l'ai vu". Le passage de 15 à 20 est
possible s'il respecte la crédibilité et le sens global
de la séquence ou du film. F) L'interprétation peut être pratiquée sous trois formes : consécutive ou abrégée (lors d'une interview d'un politicien, d'un sportif, d'un chanteur... à la radio), simultanée en direct ou en différé, pour des débats télévisés, des présentations comme sur la chaîne Arte, ou encore grâce au langage des signes. Voix et fluidité sont importantes pour les deux premières formes : il faut plaire à l'oreille du téléspectateur et finir quasi en même temps que l'interlocuteur interprété, pour éviter tout zapping. G) Le voice-over ou "demi-doublage" est, en français, la surimposition de la voix en langue d'arrivée sur celle de la langue de départ ; en anglais, la notion correspond à la seule voix du commentateur invisible (équivalent à la voix off). Dans tous les cas, la traduction est préparée, en synchronie avec les images; elle est lue par des acteurs (par ex. sur les chaînes polonaises ou russes). Ce mode sert pour certaines interviews où la personnalité est présente à l'écran, pour les commentaires de documentaires, etc. Il est d'usage de plus en plus répandu pour les vidéos d'entreprise. H) Le commentaire (libre) : c'est une façon d'adapter
un programme à un nouvel auditoire (on explicite, on ajoute des
données, des informations, des commentaires). Là aussi,
compte plus la synchronie avec les images qu'avec la bande sonore. I) Le surtitrage : il se place au-dessus d'une scène ou au dos d'un fauteuil pour comprendre une pièce de théâtre ou un opéra. Projeté en direct, parce que les performances sont variables d'une représentation à l'autre, il est constitué d'une ligne en continu. J) La traduction à vue : elle se fait à partir d'un script, d'une liste de dialogues ou même d'un sous-titrage déjà fait dans une autre langue, par ex. pour un festival de cinéma, dans une cinémathèque. Ainsi, un film iranien, sous-titré en français, peut être traduit à vue en finnois à partir du français-langue pivot. K) L'audio-description (intra- ou interlinguistique) :
ce concept lancé par le frère de Francis Coppola, au début
des années 1980, permet de décrire pour des aveugles et
malvoyants, des actions, des expressions faciales, des gestes, des mouvements
corporels, des couleurs... Ces descriptions sont alors placées
sur la bande sonore. Une telle traduction exige la coopération
d'un aveugle. L) La production multilingue peut être entendue ici selon deux orientations ; c'est à la fois la double version (chaque acteur joue dans sa langue et l'ensemble est doublé, post-synchronisé, en une seule langue). Ce sont aussi les remakes pour les films américains, dans les années 1930-1950, qui voulaient conquérir les marchés européens et pour les films européens et asiatiques aujourd'hui adaptés par les majors américaines pour leur marché domestique - adaptés c'est-à-dire recontextualisés selon les valeurs, l'idéologie, les conventions narratives de la nouvelle culture visée. Ainsi certains films d'action de Hong Kong sont recontextualisés par les studios d'Hollywood. Quelle est alors la représentation de la masculinité d'Asie ? Il resterait à approfondir les similarités entre remake et traduction, cibliste dans ce cas, en les rapprochant d'ailleurs avec la localisation, autre forme de domestication. Cette liste est un peu longue mais souligne combien le traducteur peut
et doit élargir son offre de service !
En fait, il y a de nombreux passages entre écrit et oral dans la production audiovisuelle : le scénariste conçoit ses dialogues ...par écrit ; le metteur en scène lit le script... en l' entendant, selon sa propre conception, dans la bouche d'acteurs donnés ; les acteurs donnent une version oralisée ; le sous-titreur passe de l'oral à l'écrit (inversant le processus des acteurs) ; quelquefois, quelqu'un lit à haute voix les sous-titres pour un tiers qui perçoit mal les lettres sur l'écran. La TAV apparaît bien comme un nouveau genre. Quand on traduit habituellement, on s'affaire autour d'un texte ; quand on interprète, on traite le discours d'une personne précise ; mais que fait-on quand on sous-titre, par exemple ? Le trouble actuel persiste souvent dans les Associations de traducteurs qui catégorisent les traducteurs pour écran tantôt avec les traducteurs littéraires, tantôt avec les traducteurs techniques, tantôt avec les interprètes ! Ici et là (Pays-Bas, Norvège, Danemark, Russie...), ces traducteurs de l'audiovisuel ont créé leur propre regroupement. La TAV est une traduction qui n'est pas plus "contrainte", pas plus "un mal nécessaire" que d'autres types ; elle est une traduction sélective avec adaptation, compensation, reformulation et pas seulement pertes ! Elle est traduction ou "tradaptation", si celle-ci n'est pas confondue avec le mot à mot, comme elle l'est souvent dans les milieux de l'AV, mais définie comme un ensemble de stratégies (explicitation, condensation, paraphrase, etc.) et d'activités, incluant révision, mise en forme, etc. Elle est traduction si celle-ci est vue comme un tout, prenant en compte les genres, les styles de films et de programmes, les récepteurs dans leur diversité socio-culturelle et leur diversité dans les habitudes de lecture, ainsi que la multimodalité de la communication AV (visuel, verbal, audio). Aujourd'hui, l'Europe est trop souvent divisée entre pays du doublage (France, Italie, Allemagne, Espagne, etc.) et pays du sous-titrage (pays scandinaves, Finlande, Grèce, Pays-Bas, Portugal, Pays de Galles, Slovénie, etc.). C'est une division trop simpliste, d'une part parce que le nombre de chaînes par ex. est passé de 47 en 1989 à plus de 1500 en 2002, dans l'Europe des 15, et qu'aucun pays n'a un ensemble de directives communes ou un code unique de bonne conduite ; d'autre part, parce que les solutions sont désormais multiples et flexibles. Ainsi, Malcom X (1998) a d'abord été sous-titré pour quelques salles à Paris mais devant le succès rencontré, les distributeurs ont vite commandé une version doublée pour un public jugé peu familier de l'écoute de l'anglais américain ou de la lecture de deux lignes sur l'écran. Cela ne contredit pas le fait que le gros des publics "aime" ce à quoi il est habitué. Les polonais ont refusé dans les années 90 la transformation de leur voice-over en sous-titrage; en novembre 2001, les chaînes publiques finlandaises et norvégienns ont tenté de doubler une série américaine : devant les protestations des téléspectateurs, elles sont revenues en moins de deux semaines aux sous-titres ordinaires. |
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3. Transformations du paysage audiovisuel Trois facteurs seront ici développés : la numérisation, la distribution et les offres de programmes. Seront donc délaissés les aspects juridiques, liés entre autres à la dérégulation et aux droits (copyrights). 3.1 La numérisation La numérisation change télévision et cinéma, depuis le processus d'écriture du scénario jusqu'à la projection, en passant par la production des images, du son, des décors, des costumes, du make up, par le tournage et le montage, par la distribution. Il existe déjà des films à haute définition (par ex. Star Wars 2, Festen de Lars von Trier, Ten d'Abbas Kiarostami) mais très peu de projecteurs numériques (moins d'une centaine à l'heure actuelle - septembre 2002 - dans le monde). Ces changements affectent ou vont affecter les salles de cinéma, le sous-titrage et le doublage, la qualité des images et des bandes sonores, le piratage des films et vidéos, l'archivage, la restauration de longs métrages, etc. Ils vont aussi avoir des implications sur les investissements, le marketing, l'esthétique des produits AV. L'écart entre l'industrie cinématographique globalisée et la production de films expérimentaux ou exigeants culturellement risque de s'agrandir. La technologie numérique est maintenant paradoxale : elle offre un meilleur marché pour produire des films mais elle reste encore chère pour les propriétaires de cinéma. Il est difficile de prédire la vitesse à laquelle toute la chaîne AV, de la production à la distribution, va se numériser. Pour la télévision, le numérique n'a pas eu le démarrage foudroyant promis il y a peu. Néanmoins, on peut s'attendre tôt ou tard à des changements et dans la production et dans la diffusion. Que dire de la TAV à l'ère du numérique ? Si demain il y a une chaîne de télévision pour mieux faire circuler les films européens, on peut prédire que ce sera en partie grâce au numérique puisqu'il devra être possible de choisir entre la version originale, une autre doublée, une autre sous-titrée... Quoi qu'il en soit, la numérisation change la relation entre propriétaires de droits et distributeurs, notamment quand il s'agit de rediffusion. Ceux qui contrôlent la distribution vont éclipser le pouvoir des producteurs, ou plutôt les premiers vont devenir ces derniers et vice versa. 3.2 La distribution L'internationalisation de la distribution sous la houlette des majors
comme Columbia, Fox, Disney, Warner, est un
autre facteur important du changement dans l'AV. Des alliances horizontales,
favorisant la convergence entre AV, édition, production musicale
et Internet, ainsi que des alliances verticales, pour rassembler programmation,
production, distribution, ont modifié profondément en quelques
années le paysage AV. Entre 1995 et mi-2001, Viacom a "avalé"
Paramount et CBS, Walt Disney a racheté ABC
Network, America on line (AOL) a fusionné avec
Time Warner, Vivendi a absorbé Canal + et
Seagram, etc. Depuis le printemps 2002, ces concentrations accélérées
connaissent de gros problèmes de financement, d'endettement, au
même moment où les télévisions à péage
sont en crise en Europe, où les médias en général
voient leurs revenus publicitaires baisser, la faillite de Kirch Media
et la mauvaise passe du groupe Rupert Murdoch étant symptomatiques
de ce retournement (provisoire ?) de situation. Rappelons ici la suite chronologique dans la distribution cinématographique et indirectement le financement d'un film : celui-ci peut être payé d'avance par une chaîne de télévision ; il sort dans les salles de cinéma où il est partiellement ou totalement amorti ; il est vendu comme vidéo ; il est diffusé sur une ou des chaînes cryptées puis à péage ; il est diffusé sur des chaînes généralistes. En 2001, 20% des films français ont cumulé 80% des tickets d'entrée. Sur ces 34 films, trois seulement ont été distribués par de petites compagnies. Est-ce un marketing sensé pour les diffuseurs de fournir des versions multiples ? Quel est le rôle joué par les langues dans les stratégies de diffusion? Peut-on conclure que plus il y a de langues offertes, plus il y a de spectateurs ? Le recours à une lingua franca est-elle le futur de ces médias globaux ? Ce sont des questions qui restent encore ouvertes mais qui feront l'objet de deux prochaînes conférences, à Barcelone (octobre 202) et à Berlin (décembre 2002). 3.3 Les offres de programmes
Le paysage AV est constitué désormais de relais, de réseaux, via le câble, le satellite. D'où la multiplication des chaînes dites à péage, transfrontalières, thématiques, locales, ethniques... avec des cibles précises et des implications langagières. En regardant une chaîne spécialisée en histoire, dans les finances, sur la vie des animaux, on s'attend à un certaine terminologie, à un certain registre, à un certain style ou rhétorique. D'une diffusion universelle ou broadcasting (un même programme, en même temps, à la même heure), on passe à une diffusion locale ou narrowcasting, cette localisation ne se comprenant pas seulement en termes géographiques mais aussi en termes de groupe avec des besoins et des intérêts communs... quelle que soit alors la distance entre ses membres. Dans ce contexte, les stratégies s'adaptent. Pour la télévision, on vise les jeunes, on recourt à un format narratif similaire, d'où le succès en termes d'audience de Big Brother, de Loft Story, de Biosphère, de Robinson. On s'apprête à revoir la problématique des quotas de la directive européenne "TV sans frontières" (1989, déjà révisée en 1997 et bientôt en 2003). Pour le cinéma, on lance les salles multiplexes, on réserve une part de plus en plus grosse des budgets au marketing. Quels sont les effets pour la TAV ? D'aucuns, habitués aux sous-titres, prédisent que le sous-titrage va dominer ou est en hausse. Mais quelles sont leurs preuves ? En Allemagne, il y a eu un boom du doublage de 1989 à 1994. Depuis, c'est la baisse pour quelques agences mais pas globalement : la concurrence en effet s'est renforcée et les prix ont chuté, avec des délais de plus en plus serrés. On a coupé les coûts des traducteurs et des jeunes acteurs plutôt que ceux des directeurs de doublage. Au Danemark, réputé pour ses sous-titres, on trouve désormais des vidéos doublées pour des films visionnables ainsi par toute la famille. |
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4. Trois réflexions pour finir La multiplicité des modes de TAV peut enchanter et faire rêver.
Les facteurs de transformations du paysage AV peuvent au contraire rendre
perplexes, sinon moroses. a) D'abord les implications socioculturelles du sous-titrage :
on mesure encore mal l'influence de ces lignes sur l'écran dans
l'apprentissage des langues (acquisition et développement). En
tout cas, certaines chaînes (BBC World - GB, TV 5 - francophone,
France3 - France, TV 4 - Suède) ont compris le
rôle des sous-titres intralinguistiques pour renforcer les compétences
langagières, par ex. des migrants. b) On accepte de reconnaître sa surdité devant une langue
inconnue mais on rechigne à admettre qu'on est aveugle devant
certains films japonais, brésiliens, indiens, chinois, coréens.
On a toujours l'illusion de comprendre sans problème toutes les
images, comme aussi les expressions faciales et corporelles, les gestes,
etc., comme si images et non-verbal étaient d'emblée universels.
Des ingénieurs n'ont-ils pas proposé d'ailleurs, pour
dépasser la barrière de la communication dans la globalisation
en cours, d'éliminer le verbal dans les documents en ligne au
profit du seul message visuel ? c) La TAV exige de repenser certainement le rapport écrit/oral,
variable bien sûr selon les langues et les sociétés,
et surtout, peut-être, les normes de l'écrit qu'on veut
appliquer pour les sous-titres. Il y a un style phonographique qui se
développe actuellement dans les messages SMS sur téléphones
portables, dans les listes de discussion (chats) sur Internet. Irait-on
vers des sous-titres de même style ? |
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Références Gambier, Yves 1999. "Qualité du sous-titrage : paramètres et implications", in : Traduction-Transition. Actes du 15ème Congrès mondial de la FIT, Mons 6-10.8.1999. Vol.1, p.151-157. Paris : FIT Gambier, Yves. 2000. "Le profil du traducteur pour écrans", in : D.Gouadec (éd.) Formation des traducteurs. Actes du colloque international de Rennes, 24-25.9.1999. Paris : Maison du Dictionnaire. p.89-94. (Voir Actes 1999). |