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On évoque généralement l'utilité de la révision en traduction sous ses aspects pédagogiques : transmission de compétences et de savoirs, instrument d'apprentissage d'une méthode et de la rigueur, moyen d'indiquer des ficelles et des tournures utiles, des modalités de recherche documentaire efficaces. Mais je voudrais évoquer ici l'utilité de la révision au sens économique du terme, en m'appuyant sur mon expérience de la révision en traduction financière. |
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À première vue, on pourrait penser qu'il suffit d'appliquer une bonne théorie de la traduction de façon systématique, pour pouvoir se passer de révision. Partir de ce principe, c'est en fait vouloir légitimer un refus de la révision plus profondément lié à deux syndromes. D'une part, il y a le syndrome du "vieux" réviseur qui consiste à faire de la révision sanction, autrement dit à en faire baver aux jeunes. Ce type de réviseur a ses tics et bêtes noires. Il changera systématiquement "toutefois" par "cependant" et inversement, refusera l'emploi de "on", de "car", de "comme" et bien sûr du verbe "jouir" ! Ce syndrome a son pendant qui est celui du "touche pas à mon bébé". L'intervention d'un tiers dans la relation intime entre le traducteur et sa traduction est alors vécue comme un crime de lèse-majesté. J'ai remarqué que les cas les plus extrêmes de ces syndromes se rencontrent chez des traducteurs finalement peu sûrs d'eux-mêmes. Ce type de révision n'est pas efficace. La révision doit être aujourd'hui un acte professionnel qui tend à concilier la pédagogie (transmission d'un savoir et de compétences) et l'économie (productivité et réduction à moyen terme des coûts), ce qui est suffisamment rare pour qu'on le souligne. |
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D'abord, que recouvre cette notion de révision, bien plus large que ce que reflète l'image du "vieux réviseur" sadique ? Elle prend en réalité de multiples formes et correspond à un large éventail d'opérations : |
Il y a certainement d'autres formes de révision, mais je m'en tiendrai là, compte tenu de mon expérience.
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La révision classique |
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Cette révision est exercée par des traducteurs confirmés, réviseurs en titre ou non. Ils révisent des traducteurs "maison" moins expérimentés ou des traducteurs extérieurs (sous-traitance). |
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Dans le premier cas, il y a normalement un souci de formation, celle-ci se déroulant d'autant mieux que le réviseur et le traducteur ne cèdent pas aux syndromes que j'ai évoqués précédemment. C'est une question de personnalité, de conception de la formation et de pressions structurelles (les impératifs de productivité et de rentabilité de l'organisation). On peut alors instaurer des rapports pédagogiques et ce sont ces rapports qui vont déterminer l'efficacité à moyen terme de la révision. J'ai moi-même connu une forme très intéressante de révision qui consistait de ma part à lire ma traduction, le réviseur vérifiant avec le texte d'origine. C'est formidable pour apprendre à détecter à la fois les qualités de sa propre traduction et à les défendre par la conviction que l'on met dans la lecture mais aussi les imperfections qui viennent entraver cette même lecture à haute voix. Quoi qu'il en soit, un service de traduction pratiquant la révision avec pédagogie fait sans aucun doute progresser la transmission des compétences et donc la productivité de ses traducteurs, le coût de la révision étant dès lors relativement vite amorti. Il s'agit donc d'un dispositif dans lequel le réviseur transmet un savoir et veut aboutir à un meilleur produit moyennant une intervention raisonnée et dans lequel le traducteur veut apprendre en mettant de côté ses susceptibilités, tout en sachant défendre son travail lorsqu'il arrive au réviseur de se tromper. C'est la configuration idéale. |
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Dans le second cas, il peut y avoir également un souci de formation de sous-traitants fiables, mais la révision a avant tout une fonction de contrôle de la qualité, puisque c'est la structure interne de traduction qui est responsable en dernier ressort du produit. Il faut en effet assurer non seulement la qualité intrinsèque de la traduction, mais aussi sa cohérence avec les publications et documents internes, la terminologie, la phraséologie et le style "maison". Cette forme de révision est d'autant plus efficace qu'elle vient couronner un processus dans lequel le traducteur extérieur est en contact permanent avec le "réviseur" responsable du projet de traduction et où ce traducteur extérieur va recevoir un retour d'information sur son travail (ce qui est d'autant plus facile avec l'utilisation des marques de révision dans les traitements de texte). La révision demande en effet du temps et comporte un coût. Si le réviseur responsable du projet fournit d'emblée tous les éléments disponibles au traducteur, il contribue à réduire le temps de traduction, le temps de révision et le coût du processus global. De plus, disposer à terme de sous-traitants fiables permet de dégager les traducteurs internes pour d'autres travaux et donne à la structure interne beaucoup plus de souplesse lorsqu'il s'agit de répondre à des urgences, ce qui est de plus en plus le cas.
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La relecture croisée |
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Dans la relecture croisée, il y a volonté délibérée d'être relu par un "troisième il". Elle se déroule dans une démarche d'égal à égal dont la relation hiérarchique est bannie. Au sens strict, elle est parallèle, les deux traducteurs travaillant souvent sur un même texte partagé ("saucissonné") ou sur différentes parties d'un document (chapitres d'une publication, par exemple) avant de se relire mutuellement. Toutefois, on peut aussi ranger dans cette catégorie la révision sollicitée auprès d'un collègue. À l'OCDE, nous ne pratiquons que rarement la révision entre traducteurs internes, mais dans des cas de textes dits "horizontaux" (textes traitant de différentes spécialités - par exemple, la fiscalité du commerce électronique) le traducteur spécialisé d'un des domaines peut demander à être relu par un collègue plus versé dans l'autre domaine. Il nous arrive également de demander à être révisé lorsque nous devons traduire dans des délais serrés (plus de 4 500 mots en moins d'une journée) sans pouvoir partager le texte. La relecture par le "troisième il" relève alors principalement du contrôle de la qualité. Ce type de relecture est également pratiqué dans les différentes formes d'entreprises de traduction et c'est je crois ce que font Chris Durban et son collègue Robert Blake. Là aussi, l'impératif de qualité est essentiel et justifie le recours à cette relecture, car il s'agit d'un outil d'efficacité économique (la qualité justifiant le prix). |
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La relecture concordance, pratiquée par exemple pour la traduction du Rapport annuel de la Banque des règlements internationaux à Bâle, se rattache à cette catégorie de révision. C'est alors le couronnement de toute la procédure de traduction et de révision ; elle consiste aussi à lire à haute voix la traduction à un collègue écoutant tout en vérifiant la concordance avec le texte de départ. Elle peut être pratiquée entre deux traducteurs ayant la langue cible pour langue maternelle ou entre un traducteur de la langue cible et un traducteur de la langue source. Là encore, c'est le contrôle de la qualité qui justifie cette démarche, car il n'est pas indépendant de considérations économiques. Une publication de qualité en plusieurs langues est un atout pour la crédibilité du donneur d'ouvrage auprès de ses clients ou de ses mandants et, grâce à sa diffusion, elle constitue une justification économique de l'existence d'un service interne de traduction, face à la tentation de l'externalisation totale que peuvent avoir les gestionnaires.
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La relecture-expertise |
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C'est un domaine dans lequel l'aspect déontologique intervient pour une bonne part face aux intérêts économiques divergents du demandeur d'ouvrage et du traducteur. D'abord, le réviseur doit être reconnu comme un traducteur spécialiste du domaine pour que l'expertise puisse être jugée recevable par les deux parties. Dans tous les cas, mais plus encore lorsque "l'expert" travaille pour le donneur d'ouvrage, il doit pouvoir justifier de l'ensemble de ses critiques tant sur le fond que sur la forme. En effet, il ne doit en aucun cas apparaître comme étant au service des intérêts purement économiques de l'une ou de l'autre des parties. Ces affaires peuvent aller assez loin, jusqu'à un procès devant les tribunaux.
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Le conseil logique et terminologique |
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C'est une forme de "révision" qui s'est plus particulièrement développée avec la messagerie électronique et les listes de discussion de traducteurs. J'interviens pour ma part sur deux listes. L'une regroupe des traducteurs travaillant sur des domaines des plus divers et a été créée à l'initiative de Daniel Gouadec dans le cadre de l'Université de Haute-Bretagne ; il s'agit de la liste TLSFRM. La plupart des traducteurs qui interrogent la liste ne travaillent pas dans le domaine financier et les quelques traducteurs financiers qui y interviennent apparaissent parfois comme des bouées de sauvetage pour leurs collègues lorsque ces derniers se heurtent à des questions comptables ou financières au détour de textes relevant de leur propre domaine. Il appartient aux spécialistes non seulement d'apporter des réponses terminologiques, mais aussi d'expliquer la logique du processus dans lequel intervient le terme inconnu. Cela vaut en sens inverse pour des "financiers" se heurtant dans leurs textes à des problèmes techniques ou scientifiques périphériques. Il s'agit là d'un acte de solidarité de la profession face au manque d'expérience de certains donneurs d'ouvrage qui ne livrent aux traducteurs ni documentation, ni contact avec les rédacteurs des textes. À cet égard, les efforts d'éducation des donneurs d'ouvrage comme ceux que déploie Chris Durban contribuent aussi à une meilleure économie de la traduction. |
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L'autre liste, Financial Translators, animée par notre collègue belge Dominique Jonkers, regroupe des traducteurs spécialisés dans le domaine économique et financier. Les réponses nécessitent sur cette liste beaucoup de précision dans les explications car le traducteur s'est normalement documenté préalablement et a besoin d'être convaincu de la justesse des réponses qui lui sont apportées. À titre d'exemple, j'évoquerai une interrogation tout à fait légitime d'un jeune collègue sur un passage d'une analyse économique. Le texte évoquait en termes de comptabilité budgétaire et de façon indirecte la notion de prélèvement régalien ou seigneuriage. Il s'agit du fait que l'État est responsable de la frappe des pièces de monnaie et qu'il les revend à la Banque Centrale à leur valeur nominale, qui est très supérieure à leur coût de production et de revient. C'est une source de revenus peu connue mais non négligeable pour l'État. Or, la plupart des traducteurs de textes financiers comportant des analyses économiques sont avant tout spécialisés dans la "micro-finance" et notamment la bourse. Ils connaissent souvent moins bien ces problèmes qui se situent plus dans l'orbite des politiques budgétaire et monétaire. À l'inverse, les traducteurs dits "financiers" de l'OCDE, du ministère des Finances ou de la Banque de France sont plus des spécialistes de la "macro-finance" (réflexion globale sur les mécanismes économiques et financiers). Travaillant dans le secteur public, ils connaissent moins les questions de comptabilité et de gestion des entreprises ou les techniques d'analyse financière. La complémentarité des spécialités dans le cadre des listes permet de résoudre de façon rapide et efficace des problèmes concrets et épargnent des recherches longues et fastidieuses. |
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Dans un cas comme dans l'autre, le conseil logique et terminologique est un acte de pré-révision, car il va mettre sur la bonne voie le traducteur qui n'en assume pas moins la responsabilité de la traduction. En effet, la révision doit consister à remettre sur la bonne voie le travail initial du traducteur chaque fois qu'il s'en éloigne ou qu'il est dans une impasse, sans réécrire la traduction. L'intervention précoce du spécialiste qui réoriente le travail sans se substituer au traducteur dans ses responsabilités constitue donc bien un acte relevant de la révision. La dimension pédagogique réside dans l'apport d'explications et de solutions terminologiques et l'intérêt économique pour le traducteur est évident.
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La révision du texte d'origine |
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Les formes de révision que je viens de décrire supposent des compétences spécialisées (maîtrise de la logique des textes, connaissance de la terminologie et de la phraséologie). Mais si la révision est une discipline exigeante, elle est aussi un indéniable facteur de perfectionnement professionnel dans la mesure où elle implique de pouvoir justifier ses interventions, y compris dans des domaines pointus. Je pense qu'elle contribue à la formation continue du traducteur spécialisé en le transformant progressivement en un interlocuteur valable pour les demandeurs d'ouvrages et notamment les spécialistes des domaines traités et les auteurs des textes. Eux-mêmes sont soumis à des impératifs de rentabilité qui font que leurs textes sont rédigés trop vite ou sont un patchwork de travaux antérieurs de l'auteur lui-même ou d'une équipe, sans harmonisations, relectures ou travail d'édition suffisants. |
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Or, dans ce travail à flux tendu, le traducteur est sans doute le seul qui lise le texte intégralement aussi bien sur le fond que sur la forme. L'impératif de qualité lui impose donc de signaler les insuffisances, voire les erreurs du texte d'origine. Encore faut-il que ses remarques soient considérées comme recevables par l'auteur et cela suppose de pouvoir les justifier y compris sur le plan logique. Mais croyez-moi, les traducteurs qui font des remarques à bon escient ont souvent la satisfaction d'obtenir des réactions très positives, voire admiratives des auteurs et rédacteurs. De ce point de vue, je ne peux que recommander aux donneurs d'ouvrage soucieux de rationaliser l'utilisation de la traduction de lire attentivement tous les conseils en matière de rédaction et de relecture que donne Chris Durban dans sa brochure, diffusée par l'intermédiaire de la SFT, "Traduction : faire les bons choix" - Le petit guide de l'acheteur de traductions.
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En conclusion, dans sa conception moderne, la révision s'inscrit dans une logique gagnant-gagnant. Le traducteur peut apprendre beaucoup de la révision ; le réviseur est contraint d'aller au fond des choses s'il veut jouer son rôle et justifier ses interventions ; il progresse donc lui-même vers le statut non seulement de traducteur spécialisé, mais aussi de spécialiste du domaine ; enfin, le donneur d'ouvrage bénéficie d'un contrôle de la qualité, trop souvent négligé, des traductions, ce contrôle de qualité rejaillissant lui-même sur les textes source plus souvent qu'on pourrait le penser. |