Révision et mesure de la qualité des traductions

Louise BRUNETTE Université Concordia, Montréal, Québec

La recherche d'une méthode efficace de mesure de la qualité d'une traduction est une activité aussi vieille que la traduction elle-même. En fait, on reprend la question chaque fois qu'on se demande : est-ce une bonne traduction, qu'est-ce qu'une bonne traduction ?

Particulièrement depuis que les recherches en traduction portent le nom de traductologie, on veut une méthode de mesure scientifique, c'est-à-dire objective, parce que reproduisible à l'envi et dont les vertus seraient observables à répétition.

Sans entrer dans le détail, disons qu'en dépit des multiples tentatives dans le domaine, on a obtenu jusqu'à maintenant qu'un succès relatif. Depuis Katharina Reiß (1971), les thèses et les articles brillants sur le sujet se multiplient mais aucune proposition ne s'impose dans la profession. Pour mémoire, certains travaillent avec des paramètres généraux en nombre restreint (Brunette et Horguelin 1998) ou en nombre illimité (Gouadec), d'autres se fondent sur les typologies et la perspective fonctionnelle (Reiß (et ses adeptes)) republiée en version américaine en 2000 et en français en 2002.

J'ai aussi tenté d'apporter ma pierre à l'édifice de l'évaluation et je suis attentivement l'évolution du dossier. Au fil des ans, je me suis confortée dans l'opinion que chaque texte étant unique par nature, l'objectivité et la méthode en évaluation appartiennent à l'utopie. En d'autres mots, tant que la traduction sera une science humaine, son évaluation comportera une part de jugement et d'arbitraire.

Mais le texte unique, c'était avant les mémoires de traduction et, surtout, les langages contrôlés, fierté rédactionnelle de Carterpillar ou le langage simplifié de l'Association européenne des constructeurs de matériel aérospatial. C'était avant la localisation. Aujourd'hui, on a des normes, qui se transforment en critères au moment d'évaluer ce que je qualifie de nouvelle traduction. Mais on ne parle plus de révision : celle-ci est remplacée par l'assurance de la qualité. Qu'est-ce donc que cette opération et quelles garanties nous offre-t-elle face à la révision ? C'est aux enjeux de la qualité des évaluations, tels qu'ils nous apparaissent, que nous allons essayer de vous intéresser aujourd'hui.

Nous abordons la question dans une perspective empirique et pédagogique puisque nous ne sommes pas des localisatrices pratiquantes. Cependant, nous avons une familiarité avec le milieu et nos efforts pour toujours arrimer notre enseignement sur le vrai monde nous ont suggéré les réflexions qui suivent. Il faut noter que nous nous attachons essentiellement aux critères sans nous intéresser aux aspects statistiques liés à l'échantillonnage. Pour nous la révision porte en effet sur l'ensemble du produit traduit ou localisé.

Nous allons comparer les éléments d'une conception classique de la révision avec les tendances actuelles en localisation. Regardons d'abord la révision et ses objectifs :

Révision : Étape de l'opération de traduction consistant en l'examen global et attentif d'un texte traduit et de son original pour rétablir - au besoin - la conformité de la traduction à des critères méthodologiques et théoriques, linguistiques, textuels et situationnels (dans la nouvelle situation d'énonciation), ces critères ayant été préalablement précisés. Les interventions sur la traduction ont un double objectif : l'amélioration du TA et le perfectionnement de l'agent traducteur ou révisé.

Sans discuter des mérites de cette définition, et de la pratique qu'elle sous-tend, il est évident qu'elle relève d'un objectif de qualité. Examinons l'orientation des localisateurs en matière de qualité et de pratiques évaluatives. [LISA QA Model]. Si l'on consulte la table des matières des critères de LISA (Localization Industry Standards Association), le relevé consomme peu de temps : si la qualité tient une grande place dans le processus global de la localisation, elle a la portion congrue en traduction et se déroule suivant des modalités simplifiées. Notons, une première fois, combien domine l'idée de langue par rapport à celle de message ou de contenu de l'information.

Face au silence des localisateurs sur le second regard sur les textes et documents, nous avons voulu vérifier si les produits linguistiques localisés se prêtaient effectivement à la révision. Si nous nous fions à LISA, voici ce qu'on entend par localisation :

Localisation : Opération consistant à adapter un produit existant à un groupe culturel (géographique et linguistique) donné pour le vendre au groupe en question (notre traduction de la définition LISA).

Qu'est-ce donc que l'adaptation linguistique sinon de la traduction ? Si l'on s'entend là-dessus, il n'y a pas lieu de réviser la notion de révision pour l'adapter à une réalité prétendument nouvelle.

Par exemple, pour Bert Esselink (2000), la seule référence à l'heure actuelle dans notre milieu, la révision n'existe pas ; tout au plus, la qualité de la traduction est-elle assurée par un relecteur ou une relectrice d'épreuves consciencieuse : le terme revisor est absent chez Esselink et la correction d'épreuves est assimilée à l'assurance de la qualité. À propos des fournisseurs de services dans le domaine de la localisation, Esselink (2000, 16) écrit :

Proofreader/QA Specialist : A dedicated proofreader or reviewer proofreads translated software, online help, and documentation files. A proofreader does not necessarily focus on the translation quality, but especially on the final linguistic quality of the product. Proofreading is a final language check for spelling errors, grammar mistakes, and consistency.

L'opération d'assurance de la qualité linguistique se ramène donc à une vérification de surface. Mentionnons que ce choix se situe dans le droit fil de la logique LISA où il faut avant tout éviter les fautes apparentes.

 

Comparer la localisation avec la réalité

Nous avons voulu mesurer les risques de l'assurance de la qualité du type localisation. Pour ce faire, nous avons étudié des textes traditionnels à l'aide de critères classiques. Nous avons alors cherché à savoir quels critères exigeaient la plus grande vigilance. Puis nous avons comparé la grille LISA à nos découvertes. [HORGUELIN-BRUNETTE, ESSELINK, LISA]

ESSELINK :

Vérification des oublis (E) ˜ CODE
Vérification typographique(E) ˜ CODE
Contrôle d'uniformité (E) ˜ CODE
Adaptation graphique et sonore au destinataire (E) ˜ ADAPTATION AU DESTINATAIRE
Contrôle d'affichage et de renvois (E) ˜ rien

LISA :

Erreur de traduction (sans définition) ˜ EXACTITUDE
Vérification des oublis et des ajouts ˜ EXACTITUDE ± formelle
Conformité terminologique ˜ CODE étant donné qu'il s'agit de la conformité à un lexique préétabli.
Code ˜ CODE
Style (sans définition) ˜ ? lisibilité

Les critères dominants en localisation relèvent du CODE.

 

La qualité à la lumière de GREVIS

Brève histoire de GREVIS : groupe de recherche fondé en 1999 à l'Université Concordia et qui s'était donné pour but de proposer une méthode de révision améliorée aussi rapide qu'efficace et économique. Le principe de base était simple : tout réviseur d'expérience dans un domaine précis va assurer la qualité de la traduction par la simple lecture du texte d'arrivée. Nous ne reviendrons pas sur la méthodologie GREVIS, celle-ci ayant été présentée ici même, en 2000.
Au terme des travaux de GREVIS, il est apparu que les deux critères les moins respectés dans les traductions, c'est-à-dire ceux qui ont fait l'objet du plus grand nombre d'interventions de révision, sont le sens (exactitude) et la lisibilité. Les résultats qui suivent en font foi :

Constat : Les réviseurs laissent passer
plus de fautes qu'ils n'en corrigent !
Constat : le réviseur unilingue fait
plus de fautes qu'il n'en corrige !

Dans les recherches de GREVIS nous avons sélectionné des exemples représentatifs des écarts aux critères. Les premiers portent sur l'exactitude, puisque, comme nous l'avons vu, c'est le paramètre le plus touché.

Faux sens : l'exemple est supérieur en bilingue. Dans l'original, il n'y a pas de notion de contrainte, alors que la traduction révisée en unilingue en présente une.

Nous sommes encore en présence d'un faux sens : l'income "c'est l'argent qui rentre" et le profits "c'est l'argent qui reste après avoir défalqué les dépenses"… Compte tenu du contexte, le terme "profits" est plus juste en unilingue. Cependant, "interest expense" est supérieur à "financial obligation", puisque ce dernier terme n'existe pas en langue de spécialité.

On le voit, l'unilingue a ajouté de la (fausse ?) information.

Les résultats ne sont guère plus reluisants du côté de la lisibilité.

Lisibilité = confort du lecteur. Ici le message n'est pas clair : qui sont les personnes atteintes ? Les personnes de l'entourage du migraineux ? Source de l'inconfort, une erreur d'idiomatique puisque l'on ne dit pas : être atteint de migraine ; en unilingue, ambiguïté puisque la phrase peut vouloir dire : Les migraineux ne vont jamais chez le médecin OU les migraineux ne vont pas nécessairement chez le médecin.

Impropriété de terme gênante, le lecteur s'attendant à l'évocation d'entreprises mémorables. Il y aura hiatus entre l'annonce de réalisations extraordinaires et la relation d'activités de travail simples.

Revenons aux paramètres de la localisation. Rappel : les localisateurs sont en quête d'éléments parfaitement mesurables. À première vue, rien d'étonnant qu'ils boudent la lisibilité, ce critère ayant la réputation d'être empreint de subjectivité. Pourtant, la lisibilité a fait l'objet d'études rigoureuses. À preuve les méthodes de mesure de lisibvilité :

Pourquoi la nouvelle traduction ne s'intéresse-t-elle pas à la lisibilité, alors qu'il s'agit d'une exigence primordiale du matériel pédagogique original ou traduit.

Pour les logiciels, la plus grande partie du matériel localisé :

  • Menu d'aide
  • Manuel de l'utilisateur
  • Fiched'enregistrement (secondaire, mais directement destinée à l'usager).

Cela étonne d'autant plus que les objets de localisation sont essentiellement (à part les logiciels) de nature pédagogique : menus d'aide, manuels des utilisateurs.

Un exemple de localisation péchant contre la lisibilité, recueilli sur un site " localisé " et ISO, d'un cabinet de traduction. De plus, l'exemple n'est pas adapté à son destinataire français : ce dernier sera sans doute très heureux d'apprendre que les meilleurs traducteurs vers le français ne sont pas en France mais au Royaume-Uni ! Concurrence de paramètres : le code, le style (lisibilité) et l'adaptation au destinataire. [Lisibilité et concurrence de paramètres : localisation]

Cet exemple nous permet d'enchaîner sur le code, le paramètre qui semble retenir toute l'attention des normalisateurs en localisation, ceux-ci nous ramenant constamment aux critères linguistiques, quality language criteria, comme nous l'avons vu précédemment. Si les "premiers paramètres " font l'objet de si peu d'attention, on est en droit de se demander ce qu'il advient des autres critères absents des grilles d'assurance de la qualité.

Autres exemples d'horreur : oblique au lieu d'italiques dans le menu Police de MacMail et Page courant dans le menu Imprimer de Word Perfect.
Selon les résultats de GREVIS, le code est le paramètre exigeant le moins de révision, comparativement à la lisibilité et à l'exactitude, qui en demandent le plus. En d'autres termes, les localisateurs insistent sur le critère qui pose le moins de problème.
On se rappelle les données présentées plus tôt à propos des corrections : [Compilation des corrections de GREVIS] :
COUPLE ANGLAIS-FRANÇAIS
COUPLE FRANÇAIS-ANGLAIS

Le temps est venu de nous interroger sur les causes de la mauvaise qualité de certains produits localisés. En fait, il est hors de tout doute que ce sont les mêmes que pour la mauvaise traduction : et elles sont ergonomiques ou économiques. Par exemple, les conditions de travail des traducteurs-localisateurs laissent à ces derniers peu de temps pour le peaufinage. D'après nos lectures et nos enquêtes, non seulement les délais raccourcis sont un élément indissociable de la localisation, mais ils sont plus serrés qu'en traduction traditionnelle. En effet, la gestion du projet raccourcit les délais, à cause du besoin de mise à disposition instantanée des documents sur le produit ou le service, dès sa création.

Ajoutons à cela qu'au Québec du moins, si les donneurs d'ordre sont prêts à investir largement dans la conception et le graphisme du produit localisé, ils ne sont pas intéressés par la qualité du texte. Il y a donc un grand péril pour la nouvelle traduction : que la qualité laisse encore plus à désirer qu'en traduction traditionnelle.

Le relâchement dans la rigueur tient aussi peut-être de la part des donneurs d'ordre, puisqu'ils ont la possibilité de modifier facilement le contenu et la forme de leur message. Cependant, c'est oublier que la première impression est toujours celle qui reste. Par exemple, le premier contact avec un site comme celui de 1st Applied Translations sera vraisemblablement le dernier.

Il est évident que négliger la révision, c'est s'exposer à la catastrophe. Or, jusqu'à présent, la localisation a fait l'impasse sur cette importante étape de l'acte de traduire, du moins, en théorie. En effet, un examen non systématique de sites qu'on peut qualifier de prestigieux (par exemple les sites canadiens de Mercedez-Benz, de Kraft et de Microsoft Canada) nous révèle la grande qualité fonctionnelle, visuelle et communicative de leur localisation. Mais il faut noter que ce rendement est exceptionnel, la plupart des sites localisés consultés n'atteignant pas ce degré de raffinement. Il est évident qu'on peut établir une corrélation directe entre importance des moyens financiers et qualité de la localisation. On le sait, la révision est considérée par la plupart des donneurs d'ordre comme un luxe : préférence pour les traducteurs n'ayant présumément pas besoin de révision, révision sacrifiée quand il s'agit de sauter une étape, voire refus pur et simple de la révision.

Localisation : c'est comme un balloune… La traduction technique a toujours été insérée dans un plus grand projet que la trad. elle-même. Et on n'en a jamais fait un plat comme avec la localisation. Ex : l'informatisation des opérations bancaires. Dans un pays bilingue, comme le Canada, il est certain que la traduction a été à cette occasion l'objet d'une localisation (peut-être moins orientée culture parce que ce n'était pas à la mode - ex : ça c'est brillant !-) avant la lettre : travail avec les informaticiens, les rédacteurs anglais, etc…

Cependant, il y a tout lieu d'être optimiste d'un point de vue de réviseur puisqu'on a vu récemment réapparaître la notion de révision dans les chemins critiques de certaine gestion de projet (Language International, vol. 13, no 3, p. 17 et Siou Ling Koo 2002) et que l'acronyme GIL semble vouloir faire place à GILT où le "T" signifie "translation". La traduction retrouve un statut autonome. [GIL et GILT]

Ne pas laisser l'ensemble des opérations de localisation enlever son autonomie à la traduction et en faire une opération accessoire. Mais de voir comme c'est le cas avec GILT, que c'est un maillon de la chaîne, ça brasse la cage. Comme c'est le maillon le plus faible qui dit la force d'une chaîne, c'est ce qui risque d'arriver si on exclut la révision de la traduction.