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Il y a maintenant 45 ans depuis que j'ai étudié la littérature française à l'université de Londres, et il n'en reste pas grand-chose dans ma mémoire. Mais je me rappelle un vers des Précieuses ridicules de Molière : "Les gens de qualité savent tout sans jamais rien apprendre". |
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Il est certain que le traducteur aujourd'hui doit tout savoir. J'ai même entendu le propos que l'on ne devait pas prétendre être un traducteur avant l'âge de 40 ans, parce qu'il faut d'abord avoir une large expérience de la vie. |
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Mais tout savoir, ou attendre l'âge de 40 ans avant de traduire, sont des idées utopiques. Essayons d'être plus pratiques. |
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D'abord, il faut apprendre à apprendre. Dans la traduction, on ne cessera jamais d'apprendre. Parce que la traduction reflète un monde qui change, un monde d'innovations incessantes. C'est une idée qui a déjà été bien explorée dans les colloques de Rennes 2 dans les années passées. Il y a trois ans, une contribution de l'Université de Paris VII soulignait l'importance chez les traducteurs d'une "volonté de formation permanente". Ainsi je ne développe pas aujourd'hui cette thèse, mais je tiens à en souligner l'importance. Le traducteur doit être un curieux. |
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Face à l'impossibilité de tout savoir, il est alors bien évident que l'on doit se spécialiser. Et ici encore, je n'ai pas besoin de développer cette idée, car le programme même de ce colloque le fait pour moi. Il n'y a que deux conférences qui soient généralistes : le tour d'horizon de Jean-Marie Van de Walle, et la mienne. Tous les autres conférenciers traitent un créneau. Dans l'avenir, cela n'aura pas de sens de dire "je suis traducteur" - on dira : "je suis traducteur financier", "je suis traducteur médical", "je fais la localisation des logiciels", etc. |
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Ce n'est pas seulement pour faciliter la vie que le traducteur doit se spécialiser, au lieu d'être un touche-à-tout. C'est pour se protéger aussi. |
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Il y a un esprit litigieux qui se répand. Dans le passé, la devise était Caveat emptor, c'est-à-dire l'acheteur devait prendre tous les soins. Maintenant, le droit coutumier américain, et la législation européenne, visent de plus en plus à protéger le consommateur, l'acheteur, et c'est le fournisseur qui doit prendre tous les soins. Et un traducteur, légalement, a la responsabilité contingente de ce qu'il produit, c'est-à-dire que le traducteur est responsable non seulement pour les mots qu'il met sur la page, mais pour toute conséquence qui peut résulter d'une erreur éventuelle dans la traduction. |
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Et pour ne pas avoir à payer de lourdes indemnités, il est sage de ne traduire que ce qu'on comprend. |
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Mais la spécialisation ne doit pas contredire le premier principe, que le traducteur doit être un curieux. Il doit avoir l'esprit ouvert aux autres disciplines. Et aussi aux changements qui vont avoir lieu dans la pratique de sa propre profession. |
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Car le professeur Gouadec et ses collègues ne peuvent enseigner que la traduction comme elle est pratiquée aujourd'hui. La technologie peut changer. Et il est très difficile de prévoir le sens du changement. |
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Quand j'ai fait une conférence ici à Rennes en 1999, j'ai signalé l'importance grandissante pour la traduction de la technologie de la reconnaissance de la parole. Il faut avouer qu'il n'y a pas eu beaucoup de progrès dans ce domaine-là. Mais la raison pour ce manque de progrès est plutôt économique. La plus grande société européenne, et un des leaders mondiaux dans le domaine de la reconnaissance de la parole, était la société Lernout et Hauspie, de Belgique. Lernout et Hauspie était aussi une des plus grandes sociétés de traduction. Mais Lernout et Hauspie, en conséquence d'une politique d'expansion trop ambitieuse, et en conséquence aussi d'une conjoncture économique beaucoup plus difficile, a subi un krach spectaculaire. |
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Cela devrait m'apprendre à ne pas essayer de prévoir l'avenir, mais je suis toujours persuadé que dans 10 ans l'idée de taper une traduction à la machine - même si la machine est un ordinateur du dernier cri - sera démodée. |
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Dans cette même conférence il y a trois ans, j'ai parlé aussi beaucoup de l'organisation, chez les clients, du workflow ou déroulement du travail de documentation, y compris la documentation multilingue. Il y a eu dans les 36 mois depuis cette conférence des développements assez significatifs et je suis convaincu que ces développements auront une influence importante sur l'évolution de la pratique de la traduction dans les années à venir. |
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Le terme couramment utilisé n'est plus workflow organisation mais content management, et cela commence à devenir une nouvelle discipline. Il faut se méfier si on entend le terme content management, car - comme il arrive souvent avec une nouvelle phrase soudain à la mode - beaucoup de gens l'utilisent sans vraiment savoir ce que c'est. Ainsi on l'entend en utilisation dans le monde anglo-saxon pour décrire n'importe quelle forme de traitement de l'information. |
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Mais dans son sens exact, content management signifie que l'on saisit le contrôle du déroulement de l'information dans une société pour la structurer. Comme vous pouvez l'imaginer, c'est une entreprise vraiment formidable, mais les résultats - paraît-il - valent bien la peine. L'information est identifiée et saisie, et alors décomposée en ce qu'on appelle content units ou chunks (tronçons) ; ce processus de décomposition s'appelle chunking. |
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Toute information est inutile si on ne peut pas la retrouver et y accéder facilement. Pour cela, on utilise des metadata (metadonnées) - je m'excuse de vous présenter tous ces nouveaux termes, mais je crois que vous allez les entendre souvent dans l'avenir. Ceux qui travaillent avec les corpora de textes connaissent le principe de tagging (étiquetage). On peut comparer l'application de metadata comme une version sophistiquée de tagging. Chaque tronçon a ses propres metadata, qui définissent tout, s'étendant de droits d'auteur à mots clé. Après, toute cette information est emmagasinée dans une mémoire centrale (central repository), ce qui permet l'accès à tous les utilisateurs autorisés - gérants, rédacteurs techniques, services de promotion, traducteurs. Cela s'appelle single sourcing. |
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Dans un système de gestion de contenu, l'information peut être utilisée pour des besoins différents, ce qui s'appelle multi-purposing. S'il faut une légère adaptation, cela s'appelle re-purposing. |
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Il ne faut pas sous-estimer le potentiel de la classification électronique. Pensez, par exemple, à la révolution dans le commerce par l'introduction du code barre, qui maintenant est attaché à chaque produit dans un magasin, même un journal. Tout le commerce de vente en gros et en détail dépend maintenant du petit code barre. |
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Quelles sont les implications pour la traduction de la structuration de l'information qui maintenant est en train de se créer ? Il y en a plusieurs. D'abord, la fin de l'isolement relatif de la profession traduisante. Comme a signalé Daniel Gouadec, le traducteur est en train de devenir un communicateur multilingue. Une autre implication, c'est que la traduction cessera sous peu d'être une activité statique qui doit attendre la livraison du texte source avant de livrer le texte cible. Je prévois que la traduction va devenir une activité beaucoup plus dynamique, intégrée de façon très étroite avec l'établissement du texte source. |
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Les systèmes de mémoire de traduction, qui maintenant forment une partie bien établie de la pratique de la traduction, travaillent en décomposant les textes, ce qui n'est pas loin du processus de décomposition de l'information qui s'appelle chunking. Il me semble inévitable que sous peu, dans les grandes sociétés qui utilisent la gestion du contenu, les traducteurs feront entrer leurs traductions non pas directement dans une mémoire individuelle de traduction mais dans le dépôt central (central repository). Aussi les textes qui arrivent chez le traducteur pour la traduction seront munis de metadata, avec la traduction automatique de tous les tronçons reconnus comme déjà traduits, et avec aussi des renvois automatiques aux documents de référence. Et ces textes à traduire paraîtront sur l'écran du traducteur presque aussitôt après qu'ils soient produits par le rédacteur technique initial. |