La professionnalisation au DESS ILTS
de l'Université Denis Diderot - Paris 7

Michel ROCHARD

Avertissement

Certains aspects décrits ici concernent le DESS Industrie de la langue (IL) et Traduction spécialisée (TS) dans son ensemble, notamment en ce qui concerne l'apprentissage. D'autres ne concernent que l'option "traduction spécialisée" qui nous intéresse plus particulièrement. Pour cette note, j'ai repris en grande partie, tout en le complétant, le contenu de l'intervention de Claudie Juilliard, responsable du DESS, présentée il y a quelques années au Colloque international de Rennes 2, dans le cadre de la contribution de Paris 7 au Livre blanc sur la formation des traducteurs. (http://perso.wanadoo.fr/michel.rochard/Methodologie/Enseignement.html#PP)

 

I. L'apprentissage ou le premier volet de la professionnalisation

Il y a onze ans, les créateurs du DESS ont conçu une nouvelle formation professionnelle en alternance avec les entreprises. A l'époque, l'outil d'alternance était le contrat de qualification. Depuis, les contrats que nos étudiants signent avec des entreprises sont des contrats d'apprentissage.


Que permet cette forme d'enseignement ?

L'apprentissage présente des spécificités et offre des avantages très particuliers :

  1. Il permet de plonger l'étudiant dans la réalité du métier. L'université a certes un rôle à jouer mais elle ne pourra jamais transmettre le vécu de la pratique en milieu professionnel. L'entreprise apprend à gérer le temps, à construire et respecter un cahier des charges, à répondre à l'imprévu, à s'intégrer dans un groupe, à s'adapter aux autres, à s'imposer avec doigté, à obtenir l'information.
    • Ce que disent les étudiants dans le rapport d'étape de janvier 1999 : "Jusqu'à maintenant, je faisais de la traduction à la fac : on avait une semaine pour faire une page, et là… j'arrive vraiment dans la traduction professionnelle et c'est complètement différent ! Un texte de 2 pages, en 2 heures, c'est fait et il faut que ce soit bien fait. Ce n'est pas du tout pareil !"

  2. Il impose de maintenir la pression sur les contenus des enseignements pour éviter qu'ils ne deviennent coupés du réel, qu'ils ne soient plus à l'écoute de l'évolution du métier et des techniques. Les acteurs de cette synergie entre l'université et l'entreprise sont :
    • les étudiants eux-mêmes qui répercutent dans le groupe au cours des séances de tutorat et auprès des enseignants eux-mêmes leur pratique en entreprise ;
    • les maîtres d'apprentissage qui se réunissent régulièrement et confrontent leurs expériences professionnelles, critiquent la formation, la font évoluer. Ce sont eux qui ont réclamé la création d'un DESS de rédaction sur le même modèle que ILTS ;
    • les enseignants non universitaires qui sont à la fois professeurs et professionnels, qui peuvent réfléchir sur les contenus mais aussi sensibiliser les maîtres d'apprentissage à leur rôle de formateurs ainsi qu'à l'ampleur du travail fourni par l'étudiant ;
    • les enseignants universitaires qui voient les applications possibles de leurs travaux de recherche et qui conçoivent l'intérêt d'une formation articulée sur une recherche de haut niveau pour la mise en place des savoirs et la préparation de l'étudiant à une vie professionnelle où il faudra sans cesse actualiser ses connaissances.

  3. Il valorise le travail de l'étudiant dans l'entreprise en lui permettant de faire valoir une expérience professionnelle de 12 mois à la sortie du diplôme et en reconnaissant symboliquement la valeur de ce travail par le biais d'une rémunération.

  4. Il demande de repenser les formes même de la transmission du savoir : il y a toujours un risque fort de juxtaposer les cours à l'université et la formation en entreprise en faisant comme si on négligeait l'apport formateur du travail effectué à l'extérieur de l'université et en maintenant des cours classiques, indépendants des tâches non universitaires. Le rythme de l'alternance doit pouvoir permettre une véritable interaction, les périodes à l'université et les périodes en entreprise étant véritablement alternées sur un rythme qui permette une véritable progression conjointe. Mais nous devons pousser plus avant notre réflexion sur la possibilité d'élaborer et de valider des projets professionnels en commun.

  5. Il oblige l'université à assurer un vrai tutorat individualisé qui permette de détecter les difficultés rencontrées par l'étudiant, que ce soit à l'université ou dans son travail, et à en discuter avec le maître d'apprentissage.
Les entreprises

Lorsqu'ils sont admis au DESS, les étudiants reçoivent un annuaire des entreprises susceptibles de les embaucher. Il leur appartient ensuite de faire acte de candidature à un poste d'apprentissage. Parfois une même entreprise va faire passer des tests à deux étudiants ou plus. Les entreprises sont très diverses : des agences de traduction (dont le poids dans le portefeuille d'entreprise a progressivement diminué depuis la création du DESS), des entreprises de traduction (comptant plusieurs traducteurs salariés à titre permanent), des entreprises de communication, des entreprises industrielles, des ministères, des organismes publics spécialisés (AFNOR, INRA, par exemple).

L'entreprise est tenue de désigner un tuteur qui doit suivre le travail de l'apprenti dans l'entreprise tout au long de son séjour. L'étudiant bénéficie donc d'un suivi personnalisé puisqu'un même tuteur ne peut pas s'occuper de plusieurs apprentis. Ce tuteur constitue un élément important du dispositif.

Les entreprises-tutrices ont en outre été à l'origine de nombreuses embauches depuis la création du DESS. Cette source d'embauche tend naturellement à diminuer à mesure que les besoins des entreprises sont couverts, mais cela ne porte pas préjudice à l'apprentissage et dans de nombreuses entreprises, ce sont des anciens étudiants qui sont désormais tuteurs. Dans le même ordre d'idée, les étudiants de la promotion sortante deviennent parrains des nouveaux étudiants. Les étudiants sont donc guidés dans leur entrée dans le DESS par leur tuteur d'entreprise et leur parrain universitaire. Enfin, comme les étudiants doivent produire un mémoire de traduction et de terminologie et avoir un expert pour les conseiller, il arrive assez souvent qu'ils trouvent leur "expert" dans l'entreprise ou par l'intermédiaire de leur tuteur.

 

II. Professionnalisation et équipe pédagogique

Le risque est, on l'a vu, de juxtaposer enseignement universitaire et professionnalisation sans contact entre les deux volets de la formation. Des mécanismes existent certes pour insérer les tuteurs dans l'université (réunions, comptes rendus d'apprentissage, notation), mais le DESS bénéficie en outre de l'intervention de traducteurs professionnels qui assurent la plupart des travaux dirigés de traduction spécialisée. Qui plus est, les enseignants de traduction spécialisée constituent une équipe pédagogique à part entière. Cette notion d'équipe est moins liée à une coordination permanente à travers de multiples réunions, qu'à une adhésion à des principes d'enseignement, des modalités d'évaluation et des relations professionnelles de longue date.

La composition de l'équipe d'enseignement de la traduction a pu évoluer, mais ces dernières années elle réunissait généralement, pour les trois langues principales de l'option "Traduction spécialisée", six diplômés de traduction (5 anciens de l'ESIT, 1 ancien de Germersheim) et trois enseignants en poste à Paris 7. A propos des six professionnels, on pourra noter d'autres particularités. Deux sont traducteurs indépendants, une troisième est traductrice indépendante et maître de conférence, un quatrième est responsable d'une entreprise de traduction, les deux derniers étant traducteurs dans une organisation internationale après avoir été l'une traductrice indépendante et l'autre traducteur salarié.

Par cette insertion professionnelle diversifiée, cette équipe pédagogique peut apporter aux étudiants un point de vue assez panoramique du cœur de métier de la traduction. Mais ce n'est pas tout. Trois ou quatre d'entre eux (selon les périodes) ont enseigné à l'ESIT, un autre enseignait déjà dans une autre formation lorsqu'il nous a rejoint. Trois des six enseignants professionnels sont titulaires d'un doctorat (dont deux en traductologie) et une quatrième est titulaire d'un DEA de traductologie. C'est donc une équipe à la fois représentative du métier et très attachée à l'Université.

La notion de professionnalisation fait donc partie intégrante de leur démarche et comme ce souci de professionnalisation est très fort chez les enseignants en poste, la convergence et la cohésion entre ces diverses catégories d'enseignants s'est faite très rapidement et les étudiants y font très souvent référence dans leurs bilans de fin d'année.

 

III. Le contenu de l'enseignement, vecteur de la professionnalisation

Le contenu de l'enseignement contribue aussi à la professionnalisation :

  • Les enseignants tendent à privilégier les textes authentiques par rapport aux textes de vulgarisation et aux articles de presse (qui ont parfois un intérêt pédagogique).

  • La pratique de la révision se substitue à la correction classique de copies [voir dans la Contribution au livre blanc de la formation, le document sur la révision].

  • Le travail en équipe est recommandé et encouragé.

  • Des professionnels viennent animer des ateliers de traduction en cours d'année et/ou parler du métier et de ses conditions d'exercice.

  • Les cours autres que ceux qui sont consacrés directement à la terminologie et à la traduction (documentation, rédaction, maîtrise des outils, etc.) font désormais partie intégrante du principal projet de traduction de l'année, à savoir le mémoire de traduction et de terminologie. C'est ainsi que l'enseignement de la documentation confié à des professionnels cherche à la fois à définir des stratégies de documentation adaptées à la traduction, à apprendre le maniement des outils documentaires et à réinvestir le tout dans le projet de terminologie et de traduction.

  • En matière de terminologie, la composition de l'équipe enseignante (1 professeur, 1 maître de conférence, 1 traductrice-terminologue) permet aux étudiants d'acquérir de solides bases théoriques, d'apprendre le maniement des outils pour constituer eux-mêmes des bases de données et plus particulièrement une base de données immédiatement utilisable pour leur projet de terminologie et de traduction.

Par ailleurs, en fonction de leur expérience et de leur personnalité, les enseignants peuvent avoir des pratiques instituant une rupture avec l'enseignement des langues. A titre d'exemple, on retiendra le fait que l'enseignant n'arrive pas avec sa (ni une) traduction des textes donnés aux étudiants, mais se pose en client demandant à être convaincu de la qualité des traductions qui lui sont proposées, ou encore le recours régulier à la traduction à vue (traduire rapidement deux paragraphes extraits d'une lettre d'information professionnelle).

 

Conclusion

Nous sommes conscients que la configuration du DESS ILTS de Paris 7 est très particulière.

  • Nous travaillons dans une université à forte composante scientifique dans laquelle les contacts avec les entreprises font partie de la vie courante. Il existe un centre d'apprentissage au sein même de cette université.

  • Le marché de la traduction à Paris est animé et diversifié, ce qui permet de trouver à la fois des entreprises souhaitant recruter des apprentis (même si c'est un énorme travail en arrière-plan pour les responsables universitaires du DESS) et des professionnels désireux d'enseigner (même s'ils ne sont pas si nombreux que ça à vouloir le faire dans le cadre d'une équipe).

  • Paradoxalement, nous avons bénéficié de la présence des deux écoles de traduction que sont l'ESIT et l'ISIT. La première a indirectement permis la formation d'une équipe pédagogique présentant des acquis communs et ayant tiré un bilan de leur passage, en tant qu'étudiant et/ou enseignant, dans cette école. La seconde nous apporte des étudiants généralement très motivés et déjà plongés dans le bain de la traduction, qui souhaitent compléter leur diplôme de niveau maîtrise par un DESS (plus moderne dans sa conception, avec en plus un apprentissage leur mettant le pied à l'étrier).

Cela étant, il semble bien que ce soit surtout la combinaison de l'apprentissage, d'une équipe pédagogique à forte composante professionnelle et d'un contenu de formation axé sur la professionnalisation qui constitue un bon compromis pour préparer les étudiants à l'exercice de leur métier. C'est sans doute ce qui explique que le DESS de Paris 7 fasse désormais partie intégrante des formations à la traduction à Paris, malgré un gros déficit initial de notoriété. En outre, c'est une formation se remettant sans cesse en question. Par exemple, la création de deux options distinctes Industrie de la langue et Traduction spécialisée, l'accent mis sur la localisation dans l'option IL, la fusion des mémoires de terminologie et de traduction, la disparition de certains cours et l'apparition d'enseignements nouveaux, l'évolution de la notation, la priorité accordée à la révision sur les autres modes d'évaluation des travaux, etc. sont le fruit d'un dialogue régulier entre les responsables du DESS, les enseignants, les étudiants et les entreprises.