Professionnaliser les formations universitaires :
enjeux et difficultés

Elisabeth LAVAULT-OLLEON Université Stendhal - Grenoble 3

Dans une institution telle que l'université, l'objectif de professionnalisation n'a longtemps été accepté que lorsqu'il concernait la formation des enseignants, laquelle s'exerçait d'ailleurs davantage par la préparation aux concours que par une véritable professionnalisation en termes de pédagogie. Lorsque les formations de langues étrangères appliquées ont été créées, la plupart des universitaires habitués à enseigner le thème et la version se sont contentés de modifier leurs supports de cours, au lieu de s'interroger sur l'utilisation des langues dans les entreprises : ils ont simplement remplacé les extraits littéraires par des extraits d'articles de presse. Lorsqu'il s'est agi d'introduire la traduction spécialisée dans ces cursus, les traditionnels articles de la presse générale ont été complétés par les pages spécialisées des magazines, sans mettre en cause la valeur des exercices proposés en matière de professionnalisation. L'enseignement de la traduction spécialisée était généralement vu comme un simple enseignement de vocabulaire spécialisé, l'objectif étant toujours d'enseigner la langue par la traduction. De nombreuses universités ont évolué depuis, mais il est important d'insister sur les enjeux de la professionnalisation et de proposer diverses formes de mise en oeuvre.


Professionnaliser : une remise en cause des habitudes

Penser en termes de professionnalisation implique une véritable révolution, puisqu'il ne s'agit non plus de transmettre des connaissances dans l'absolu, qu'elles soient linguistiques ou culturelles, mais de réfléchir à la formation à un métier, voire à des métiers, en d'autres termes : "s'inscrire dans un environnement orienté emploi". L'accent est alors mis sur le savoir-faire professionnel tel qu'il peut être déterminé par l'environnement professionnel, non seulement du moment mais, surtout, des années à venir. Certes l'acquisition des savoirs et savoir-faire langagiers reste une préoccupation constante, mais on peut considérer que, une fois un certain seuil franchi, le perfectionnement se poursuit essentiellement dans le cadre de la formation à un métier.

Professionnaliser une formation en traduction, c'est préparer les étudiants à affronter un marché et ses contraintes. Cette préparation s'exerce sur trois points essentiels :

  • Traduire les textes demandés par le marché, à savoir essentiellement les documents spécialisés issus de tous les secteurs de l'économie, et notamment des nouvelles technologies, en bref, les textes opératoires, contractuels, publicitaires dont auront besoin les entreprises et organisations de demain.
  • Travailler en utilisant les outils indispensables à une activité productive et rentable permettant de vivre de son activité, y compris à l'avenir.
  • Reconnaître les acteurs et les priorités de l'opération traduisante : traduire pour un commanditaire et un utilisateur final, traduire en suivant les conventions du genre et en considérant prioritairement la fonction que doit remplir le texte traduit et le niveau de qualité qui lui est adapté, déterminés par les acteurs cités précédemment.

Ces objectifs sont fort éloignés de la pédagogie universitaire classique en matière de traduction, qui se réfugie encore souvent dans des principes immuables de fidélité à la langue et de niveau de qualité idéalisé, principes qui peuvent, dans de nombreux cas, être en désaccord avec les exigences et les contraintes de la pratique professionnelle.


Professionnaliser les enseignants ?

La majorité des enseignants de langues à l'université sont issus de filières classiques (langues, littératures et civilisations étrangères) et sont réfractaires au monde de la technique ou au monde de l'entreprise. L'adaptation à l'optique professionnelle ne peut se faire que par une démarche volontariste et motivée de la part des enseignants.

Les universitaires qui font cette démarche de formation, voire d'intégration, pour comprendre le monde professionnel de la traduction spécialisée et lui adapter leurs contenus de formation restent peu nombreux. C'est néanmoins sur eux que reposent les formations professionnelles qui fonctionnent à l'université. En tant qu'universitaires à plein temps et à ce titre engagés également dans des activités de gestion pédagogique, d'encadrement et de recherche, ils ont parfois du mal à rester à la pointe d'une pratique professionnelle. La possibilité de recruter des traducteurs ou terminologues professionnels dans le cadre d'emplois de PAST (professeur associé à statut temporaire) a permis d'introduire la professionnalisation au sein des équipes enseignantes, auxquelles s'ajoutent un certain nombre de professionnels qui quittent leur pratique pour faire quelques heures de cours de traduction, permettant ainsi aux étudiants de travailler sur des corpus en parfaite adéquation avec la demande. Il est clair cependant que les formations professionnelles de traducteurs à l'université ne peuvent exister et être reconnues par l'institution que si elles sont dirigées et encadrées par des universitaires engagés profondément et à long terme dans la démarche de professionnalisation.


Le rôle des universités dans la professionnalisation

Si l'université publique veut continuer à tenir une place essentielle dans la société, elle doit se donner les moyens de jouer son rôle dans la professionnalisation et ce serait un terrible constat d'inertie et d'immobilisme que de laisser la professionnalisation aux seules mains des entreprises ou de formations privées. Pour la plupart, les entreprises ne souhaitent d'ailleurs pas jouer ce rôle ; elles sont en revanche prêtes à intervenir comme partenaires sur un certain nombre de points. Nier leur rôle serait aussi aberrant que leur laisser toute la responsabilité de la professionnalisation. Les échanges université-entreprises peuvent se faire par le biais de l'enseignement professionnel (PAST ou traducteurs employés par une entreprise intervenant comme vacataires à l'université), de la diffusion d'information sur les métiers et les technologies (conférences, forums, séminaires), de la fourniture de logiciels ou de matériel à des conditions avantageuses, de stages ou contrats d'apprentissage, idéalement suivis d'embauche.

C'est donc cet équilibre qu'il faut rechercher entre l'entreprise et l'université, sans jamais perdre de vue que dans le domaine de la formation, c'est l'université qui doit rester le maître d'œuvre, d'où ce besoin impératif et répété de convaincre les universitaires de s'investir dans la professionnalisation. L'expérience montre que les formations n'ayant pas ce support partent à la dérive et sont désertées par les étudiants qui font rapidement circuler l'information sur la valeur de telle ou telle formation.


La mise en œuvre professionnelle à l'université

Même lorsque les besoins énoncés ci-dessus en termes d'enseignants, de contenus de cours et d'outils sont satisfaits, il n'en reste pas moins la forte tentation de mettre au plus tôt les étudiants dans une situation réelle de professionnalisation, telle qu'elle peut exister dans le cadre des stages professionnels. En effet, c'est bien la véritable confrontation avec la demande de traduction et ses paramètres de réalisation qui va à la fois motiver l'étudiant et le faire progresser vers une qualité professionnelle.

La formule par apprentissage, lorsqu'elle peut être mise en œuvre, est une solution, mais elle ne peut être appliquée que lorsqu'elle repose sur un vivier d'entreprises suffisant, à Paris notamment. Elle a aussi quelques désavantages, ne serait-ce que dans une certaine forme de délégation de la formation professionnelle aux entreprises partenaires, qui ne sont pas forcément toutes motivées uniquement par le volet formateur des contrats. La difficulté de trouver des partenaires en nombre suffisant peut aussi nuire à la qualité, comme on le voit couramment pour les stages.

Les stages de traduction sont désormais obligatoires dans toutes les formations. Leur qualité en termes de professionnalisation est néanmoins inégale, selon le type d'organisation d'accueil : véritable entreprise de traduction ou département de traduction d'une grande entreprise, permettant à l'étudiant d'être guidé, corrigé, révisé par des professionnels, ou simples agences de sous-traitance ne disposant pas de traducteur sur place et laissant à des stagiaires non supervisés des tâches essentielles de relecture ou de révision, ou encore associations utilisant les stagiaires pour satisfaire leurs besoins de traduction en laissant là aussi l'étudiant traduire sans aucune direction. Il n'est malheureusement pas toujours possible d'éviter les stages de la deuxième catégorie qui, s'ils ont le mérite de mettre l'étudiant au contact de certaines réalités professionnelles (pas les plus glorieuses), ne constituent en rien une formation professionnelle au niveau de qualité espéré. Pour ces raisons, bien qu'indispensable, le stage n'est pas forcément la panacée. D'autre part, il intervient souvent en fin de formation, et son statut (rémunération souvent basse, parfois nulle) n'est pas valorisant d'un point de vue professionnel.

Les vacataires professionnels suffisent-ils à mettre l'étudiant au contact direct de la situation professionnelle ? S'ils utilisent en cours les textes traduits sur le marché avec un savoir-faire de professionnel, ils n'en restent pas moins enseignants, donc intermédiaires entre les acteurs réels de la situation de traduction : ils peuvent néanmoins jouer sur les délais, simuler des donneurs d'ordre, envoyer et recevoir les travaux via la messagerie électronique, etc.

Autre solution, plus ponctuelle, la simulation de projets de traduction, effectuée simultanément dans plusieurs universités européennes dans le cadre de TRADUTECH, permet une mise en situation motivante et efficace (voir les informations données par ailleurs sur ce système).

Nous présenterons ici deux expériences qui constituent deux autres formules de professionnalisation intégrée au cursus, mises en place dans le cadre de la maîtrise LEA Traduction spécialisée et du DESS Traduction spécialisée multilingue de l'université Stendhal Grenoble 3.


La traduction longue commanditée

Dans le cadre du mémoire de traduction, chaque étudiant de maîtrise (ou première année de master, bac + 4) doit réaliser une traduction inédite d'au moins 4000 mots. Cette traduction doit répondre à la demande d'un commanditaire ou donneur d'ordre ; la demande peut être suscitée et correspondre à un besoin qui n'aurait pas donné lieu à une commande de traduction chez un professionnel, mais le commanditaire doit être identifié, s'engager à fournir la documentation ou la terminologie en sa possession et, dans la plupart des cas, accepter que la traduction livrée soit de qualité "révisable" ou plutôt, pour suivre plus précisément la catégorisation de D. Gouadec (2001), "livrable", en gros soumise à une relecture technique correspondant à son attente. Ce sont les étudiants eux-mêmes qui, en interrogeant leurs proches, trouvent leur projet, mais avec le temps, des partenariats se sont établi, notamment avec les rédacteurs des revues universitaires spécialisées qui nous transmettent les articles en langues étrangères qu'ils souhaitent étudier en comité de lecture ou publier, ou encore avec des cabinets de traduction gérés par des anciens. Les textes doivent être soumis en décembre et remis en mars, la contrainte des délais n'est donc pas respectée, mais la pression est néanmoins très forte pour les étudiants.

Les avantages sont la très grande variété de textes soumis qui donnent finalement un échantillon assez proche de la demande (avec, il est vrai, une part accordée à la traduction d'articles de spécialité supérieure au marché). Les étudiants gèrent une relation avec un commanditaire qui s'engage par écrit et est leur "client", avec lequel ils déterminent, dans un cahier des charges, le niveau de qualité attendu (et réalisable). Ils sont autonomes pour extraire la terminologie et la faire valider, faire les recherches nécessaires pour comprendre et traduire un texte dont le domaine peut leur être totalement étranger. Ils doivent assurer que les relectures nécessaires sont faites et présenter leur traduction accompagnée d'un volet terminologique et d'un commentaire, ce dernier analysant la demande et ses difficultés et présentant la démarche et la résolution des difficultés. Une présentation du travail est également faite par oral devant le groupe. Enfin, une fois la traduction révisée et évaluée par l'enseignant, ce sont les étudiants qui saisissent l'ensemble des corrections et effectuent une dernière relecture pour livrer le travail au commanditaire dans la présentation demandée. Ils traitent donc leur projet de la demande à la livraison.

Quelques exemples : une mairie demande de traduire la brochure de présentation de sa ville jumelle allemande afin de disposer d'une base pour écrire des articles sur le jumelage et d'un éventuel modèle pour sa propre brochure ; un directeur de clinique a besoin de la traduction d'un contrat proposé par une compagnie d'assurance britannique couvrant les dépenses de santé de sujets britanniques à l'étranger, afin de décider s'il va s'engager ; une géographe demande la traduction de la documentation d'un logiciel de cartographie dont elle ne possède qu'une version en anglais et qu'elle n'arrive pas à utiliser ; un doctorant demande la traduction d'un article présentant une recherche précise sur le sujet qui l'intéresse… On notera qu'aucune de ces traductions ne fera l'objet d'une diffusion grand public et que la traduction demandée est généralement une traduction intégrale, mais peut aussi être une traduction sélective portant sur une partie seulement du texte. L'étudiant doit dans tous les cas fournir une traduction (et non un résumé des contenus) d'un niveau de qualité au minimum "livrable" sous la responsabilité du donneur d'ordre.

Les étudiants sont généralement très satisfaits de ce travail qui leur ouvre les yeux sur de nombreux aspects souvent absents de la formation : difficultés de compréhension sur des points très spécialisés, problèmes de textes sources défectueux ou non définitifs (remis à jour en cours de traduction, par exemple), difficultés à joindre les personnes, questions terminologiques, gestion du temps etc.

Cette formule présente toutefois des contraintes. En premier lieu, les enseignants qui encadrent ces travaux doivent être compétents et motivés car ils ont un lourd travail de correction à faire. Il s'agit en fait d'une révision puisque l'étudiant doit ensuite saisir les corrections pour livrer le texte. La grande variété et la spécialisation des textes font que l'enseignant ne peut faire un travail de révision correct que s'il dispose d'une terminologie validée (à la charge de l'étudiant) et de l'aide ou de la relecture d'un expert (dans le meilleur des cas, l'expert est le commanditaire, c'est le cas pour tous les articles des revues spécialisées). En cas de doute, et dans l'impossibilité de trouver un expert, la traduction doit être livrée en signalant clairement les incertitudes et la nécessité d'une relecture technique. Une autre difficulté est l'évaluation de ces travaux, qui ont un poids important dans l'obtention de la maîtrise. Elle se fait selon un barème inspiré par les fiches d'évaluation des traducteurs dans le cadre de l'assurance qualité, avec un pourcentage de fautes majeures ou mineures par tranche de 1000 mots et un coefficient permettant de prendre en compte la difficulté plus ou moins grande des textes.

Un danger de cette formule serait d'habituer les clients, et les étudiants, à travailler au rabais (gratuitement ici). C'est pourquoi le partenariat est une bonne solution, les échanges incluant, par exemple, que le commanditaire s'engage davantage dans la formation en effectuant justement la validation terminologique et la relecture technique, en proposant un complément de cursus, des conférences ou des stages intéressants aux étudiants.

Malgré ces réserves, et en soulignant l'exigence de la plus grande honnêteté en termes de qualité, cette formule, que nous avons fait évoluer depuis plus de dix ans, fonctionne bien et donne à la maîtrise cette dimension professionnalisante qui en fait une très bonne préparation au DESS qui suit.


La Jeune entreprise de traduction

En DESS, la Jeune entreprise (ATLAS) représente un véritable tremplin vers la vie professionnelle, qui sera complété par le stage professionnel de fin d'études. Il ne s'agit pas d'une Junior-entreprise, association de loi 1901 à vocation économique et répondant à des critères précis, le label étant octroyé chaque année par la Conférence nationale des Junior-entreprises après un audit comptable et déontologique. L'entreprise est plus modeste, il s'agit simplement d'une Jeune entreprise, association de loi 1901 exerçant dans un cadre universitaire et bénéficiant de certaines facilités, notamment en ce qui concerne le paiement des charges (taux URSSAF avantageux). Elle nécessite les services d'un expert-comptable rémunéré qui gère la complexité comptable et garantit la légalité de toutes les opérations.

Mais il s'agit bien d'une auto-gestion par les étudiants qui gèrent la prospection, l'information, la réception des commandes, les devis, cahiers des charges et factures, l'exécution des tâches en suivant un certain nombre de procédures, notamment en ce qui concerne les révisions et relectures, et toute la relation avec les clients. Chaque mission acceptée dans le cadre de la jeune entreprise donne lieu à un travail effectué par un ou plusieurs étudiants selon les volumes et les délais. Dans le second cas, un étudiant est désigné, par consensus, en fonction de ses aptitudes et de ses disponibilités immédiates, comme chef de projet : il effectue alors la gestion complète du projet, choisit son équipe, répartit les tâches, établit le calendrier, gère les relations avec le commanditaire jusqu'à la livraison et au paiement de la facture.

Les étudiants doivent prendre part au moins à 4 missions professionnelles intégrées (MPI) au cours de l'année, rendre compte de leurs travaux dans le cadre du cours de méthodologie de la traduction et remettre en fin d'année un bilan commenté des missions effectuées comme traducteur, réviseur ou chef de projet.

Bien entendu, cette formule de la Jeune entreprise plaît beaucoup aux étudiants et il est étonnant de voir que leur enthousiasme n'est en rien assombri par les nombreuses difficultés rencontrées.

La première consiste à trouver les clients. La Jeune entreprise ne fait pas de publicité ni de démarchage : elle se fait connaître par le bouche-à-oreille et par le biais du site Internet du DESS. La plupart des missions sont trouvées par relations. Il s'ensuit une certaine incertitude sur le volume de travail. Un travail en sous-traitance pour des cabinets de traduction gérés par des anciens permet néanmoins une certaine régularité.

L'association étant universitaire, de nombreuses demandes émanent du campus : celles-ci sont alors à 90 % des demandes de traduction vers la langue étrangère, notamment d'articles de recherche, qui ne peuvent pas être honorées. Cependant selon les années et la présence d'étudiants anglophones, germanophones, hispanophones ou italianophones dans la formation, certaines demandes émanant du campus, notamment des traductions de sites Web, ont pu aboutir.

Un autre type de demande, délicat lui aussi, et prisé par les étudiants, porte sur les missions d'interprétation de liaison, qui consistent à intervenir dans des réunions professionnelles diverses regroupant des intervenants étrangers, (il ne s'agit en aucun cas d'interprétation de conférences) et à accompagner ces personnes pendant quelques heures ou quelques jours. Notre formation comprenant un volet "interprétation de liaison", il y a là une mise en œuvre professionnelle, qui est également très formatrice d'un point de vue culturel, à la fois par la confrontation directe à l'interculturel, par les échanges personnels enrichissants et souvent informels qu'elle implique, mais aussi par le fait que l'étudiant doit apprendre à se comporter dans un groupe professionnel selon un certain nombre de règles, tout en sachant valoriser le métier qu'il représente.

La question de la concurrence avec les traducteurs locaux peut être posée, mais on ne peut pas parler de concurrence déloyale pour plusieurs raisons : les étudiants ne cassent pas les prix, les tarifs pratiqués étant conformes à la réalité locale et au niveau de qualité déterminé par l'engagement initial. Le montant élevé de charges à payer rend les étudiants conscients du seuil de rentabilité de leurs travaux. Enfin le volume de travaux reste limité par le peu de disponibilité d'étudiants qui suivent par ailleurs une quinzaine d'heures de cours par semaine. Le chiffre d'affaires annuel de la Jeune entreprise reste faible, variant entre 5000 et 12 000 euros.

Autre difficulté : les gros projets intéressants arrivent avec des contraintes de délais impitoyables et les missions se juxtaposent au travail demandé par les enseignants de traduction dans les cours réguliers. Quelques allégements sont possibles avec les enseignants, mais souvent, les étudiants doivent consacrer leur week-end et leurs soirées à la réalisation de la mission, ce qui, après tout, peut se défendre dans une formation professionnelle…

Par ailleurs, la Jeune entreprise est surtout active entre novembre et mai : chaque année il faut la remettre en route avec de nouveaux membres et un nouveau bureau. Certains anciens restés sur place aident à passer le relais. Les étudiants de maîtrise sont également membres de l'association, même s'ils interviennent peu, et cela permet aussi d'assurer une certaine continuité. Néanmoins, le suivi des clients est impossible sur le moyen et long terme. Cela peut poser des problèmes par rapport aux mauvais payeurs qui profitent de la situation universitaire pour retarder leurs paiements, ce qui oblige les étudiants de la promotion suivante à entreprendre des démarches pour leurs camarades et à réclamer le paiement dû.

Enfin se pose toujours le problème de la qualité de travaux auto-gérés par des étudiants. La question est à la fois délicate et essentielle. Nous l'avons résolue par l'utilisation d'un cahier des charges détaillé qui permet de déterminer précisément la qualité demandée et d'assurer que les relectures nécessaires sont effectuées, quitte à inclure dans le projet la rémunération d'un réviseur ou d'un expert.


Conclusion

Le passage à l'université reste un moment privilégié qui ne doit pas se confondre avec la vie professionnelle. Les deux formules ci-dessus, mises en œuvre à l'université de Grenoble, ainsi que les autres formes de professionnalisation citées, permettent une incursion dans la vie professionnelle qui reste limitée et relativement contrôlée. Elles ont pour grand mérite de motiver les étudiants pour qu'ils fournissent les efforts nécessaires à l'acquisition de compétences professionnelles dont ils peuvent ainsi mesurer les exigences. Elles font le lien entre deux types d'activités, l'activité universitaire et l'activité professionnelle, qui n'étaient pas toujours conciliables par le passé. Elles donnent également aux étudiants un appui psychologique, en termes de mise en confiance et d'autonomie, dont ils ont fortement besoin avant de plonger dans le monde professionnel. Il n'en reste pas moins que la professionnalisation doit impérativement s'appuyer sur un travail de fond qui ne peut être fait qu'à l'université. C'est à l'université, hors de toute contingence de rentabilité ou de profit, qu'on peut prendre tout le temps nécessaire pour réfléchir à l'opération traduisante, analyser en profondeur les textes à traduire, comparer des traductions et des stratégies de traduction, envisager des types et des modes de traduction divers et adaptés, travailler dans le détail mais aussi formaliser des méthodes et des procédures, notamment en termes de qualité. C'est à l'université qu'on a la liberté de prendre du recul par rapport à l'activité elle-même pour aborder une réflexion plus théorique indispensable au bon fonctionnement intellectuel. Si ce travail n'est pas fait à la base, la professionnalisation risque fort de tomber à plat. Mais il est important que ce travail qui s'inscrit dans la durée soit envisagé d'emblée dans une optique professionnalisante afin de permettre à l'étudiant de s'adapter avec rapidité et intelligence à toute situation professionnelle.


Compléments bibliographiques

Allignol Claire et Lavault-Olléon Elisabeth "Savoir reconnaître et traiter les déficiences du texte de départ, un aspect souvent oublié dans les formations de traducteurs" Actes du Colloque international : Formation des Traducteurs, Université de Rennes 2, septembre 2000, La Maison du Dictionnaire, Paris
(voir actes 2000).

Gouadec Daniel "La qualité en traduction, Réponses types à des besoins standards" Colloque international : Formation des Traducteurs, Université de Rennes 2, septembre 2001, La Maison du Dictionnaire, Paris
(voir actes 2001).

Lavault-Olléon Elisabeth "Traduction en simulation ou en professionnel : le choix du formateur", Meta, vol. 43, n°3, Les Presses de l'Université de Montréal, septembre 1998

Lavault-Olléon Elisabeth "Diversité textuelle et apprentissage de la traduction" Les Cahiers de l'ILCE, n°1, Université Stendhal, Grenoble, 1999